« L’Art de perdre »….en restant digne.


L'Art de perdre

Comme toujours, lorsque je referme un livre qui a réveillé en moi, des souvenirs plus ou moins douloureux, ou des sentiments complexes, je m’accorde un certain temps,- le temps du recul -, avant de livrer mes impressions et de tenter de faire partager mon jugement.

C’est le cas, alors que j’ai refermé, il y a quelques jours l’excellent livre d’Alice Zender, qu’elle a intitulé « L’Art de perdre ». Ce livre a obtenu une récompense méritée avec le Prix Goncourt des Lycéens. ( Quelques négligences dans l’écriture lui ont probablement couté l’attribution du Prix Goncourt des écrivains….)

 Il m’aura fallu quelques jours, en effet, pour mettre de l’ordre dans les impressions que ce livre m’aura inspirées, tant il évoque pour moi, des souvenirs restés présents dans ma mémoire et que je porterai en moi jusqu’à mon dernier jour.

La Kabylie si souvent parcourue dans ma jeunesse, avec mon père, et son peuple si attachant, les harkis que j’ai côtoyés, courageux et fidèles, dont le destin tragique continue à me hanter( 1 ).

Ce livre commence comme un conte pour enfants, ont écrit certains critiques. Dans les années 1930, Ali et ses frères, petits paysans d’un village de Kabylie, se baignent dans l’oued lorsqu’ils aperçoivent un objet volumineux et lourd qui dévale dans les flots. Les trois garçons remontent l’objet sur la rive: il s’agit, miraculeusement, d’un pressoir à olives. Cette découverte inattendue va faire leur fortune, car elle permettra à Ali de transformer les olives des plantations familiales, en huile, et fera de lui, à l’échelle de son village Kabyle, un petit industriel et un notable.

Devenu prospère, Ali se marie. De cette union, naitront plusieurs enfants dont Hamid. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Ali s’engage dans l’armée française. Il en revient , couvert de médailles, comme beaucoup de ses semblables qui ont combattu pour la France et ont connu l’horreur des combats, notamment lors de la « bataille d’Italie ».

A son retour, il retrouve sa vie familiale, son statut de paterfamilias, et ses champs d’oliviers. Mais le temps du bonheur et de l’opulence est de courte durée. Les premiers troubles de ce qui va devenir la guerre d’Algérie agitent le village : les partisans de l’Indépendance algérienne ne pardonnent pas à Ali et à ceux qui ont combattu dans l’armée française leur fidélité à la France. Pour eux, ce sont des traîtres.

A cet endroit, je tiens à faire une remarque personnelle à l’intention de ceux qui, en tant que critiques, ont commenté ce livre dans différents médias : Ali est présenté dans presque tous les commentaires, comme un Harki, ce qu’il n’a jamais été, car à aucun moment du récit, l’auteur n’évoque sa participation à une harka ni à des combats. Rien, dans ce récit, ne donne à penser qu’ Ali ait pris les armes pour combattre ceux que l’on désignait alors sous le terme de « fellaghas ».

Je tiens à cette précision, car ceux qui suivent mon blog depuis longtemps connaissent mon attachement à la cause de Harkis, si durement et si injustement traités par la France, pour laquelle ils se sont battus.

Ali est, tout simplement, un homme auquel les FLN d’abord, puis la France ensuite ont fait payer chèrement le fait qu’il avait combattu sous notre drapeau pour la libération de la France, ce qui le rendait suspect à l’égard de ceux qui combattaient la présence française et luttaient pour l’indépendance de l’Algérie.

Il y eut, au cours de cette guerre sur laquelle la France a longtemps hésité avant de la nommer, des dizaines de milliers d’Algériens à qui le FLN a fait payer de leur vie, et dans d’atroces souffrances, leur attachement et leur fidélité à la France.

Pour échapper à cet injuste châtiment, Ali devra s’exiler et quitter le petit village kabyle perché au sommet d’une montagne dont le décor ressemble à l’arrière-pays provençal, pour gagner la France, cette terre mythique et inconnue où il trouvera refuge.

Alice Zeniter,  déroule, dans son roman,  la succession d’événements historiques, toujours racontés à travers la « saga » de la famille d’Ali: la montée du FLN, les pressions subies par les populations prises entre deux feux, – celui des « terroristes » et celui de l’Armée française -, la façon dont les Français ont instrumentalisé les harkis, les massacres, les attentats, les accords d’Evian, l’exil, le racisme ordinaire et les humiliations subies par les « Harkis », certes, mais aussi par tous les Maghrébins qui ont servi la France et combattu sous ses couleurs, même si, comme c’est le cas pour Ali, ils se sont contentés de lui rester fidèles sans pour autant s’engager dans une « Harka »et prendre les armes contre les « fellaghas ».

Le traitement infligé à ces fidèles de la France est choquant lorsque l’on sait que d’anciens tueurs du FLN ont, après 1962, trouvé un refuge confortable en France, le pays qu’ils ont combattu , pour bénéficier de sa protection, et pas seulement…..

Celui qui, jusqu’au déclenchement de la Guerre atroce que connaîtra l’Algérie pendant près de huit ans, était devenu un notable dans son village, et une sorte de patriarche dans sa famille, devra donc s’exiler en France, afin échapper aux égorgements et autres supplices aux quels ceux qui sont restés auront succombé.

Ali et les siens deviendront, dans un pays qu’ils ne connaissent pas, et qui ne les reconnaîtra et ne les remerciera jamais pour leur fidélité,  des « moins que rien » une fois arrivés de l’autre côté de la Méditerranée, des invisibles parqués dans des camps de fortune. «On ne leur a pas ouvert les portes de la France, juste les clôtures d’un camp», écrit Zeniter. J’ajouterai d’un camp entouré de barbelés…..

Il tentera, pendant ce terrible « purgatoire », de rester, avec dignité, le patriarche qu’il fut pour sa famille, dans son village kabyle.

En décrivant ainsi les années de misère de ces familles livrées au dépaysement dans une société dont ils ne comprennent pas les règles , traités avec mépris par les nouveaux maîtres de l’Algérie qui les considèrent comme des traîtres, et voués à l’ingratitude et à l’indifférence d’une certaine France, Alice Zender nous montre comment cette malédiction se transmet de génération en génération, à travers une histoire parcellaire dont hérite Naïma, la narratrice, fille de Hamid et petite-fille d’Ali.

En retournant en Algérie, la jeune femme va tenter de recomposer son passé et avec l’aide de ceux qui ont connu son Grand-Père, de reconstituer son identité.

Alice Zeniter déploie son récit avec, selon moi, une maîtrise narrative incontestable, transformant l’Histoire de la Guerre d’Algérie en une saga familiale dont les acteurs deviennent peu à peu familiers et attachants pour le lecteur.

Pour avoir vécu cette sombre période, pour avoir combattu aux côtés de Harkis, pour m’être interrogé tout au long de ma vie sur le sort qui leur a été réservé après que j’aie été « libéré de mes obligations militaires », ce livre m’a profondément bouleversé.

Et pourtant, il ne traite que d’un des volets de cette guerre dont la trace subsiste chez plusieurs générations d’Algériens, et qui a marqué une génération de jeunes Français « du contingent » confrontés, – à l’âge de vingt ans, ne l’oublions jamais – à des atrocités qu’ils portent en eux, et qui est recouverte dans notre pays par un silence gêné des autorités cherchant à faire oublier leurs crimes et leurs lâchetés….

Car la guerre d’Algérie reste un morceau d’histoire tabou, un séisme dont les répliques se font encore sentir aujourd’hui.

Mettre des mots sur ce que l’on a trop longtemps qualifié «d’événements» («Cette guerre avance à couvert sous les euphémismes», écrit encore Alice Zeniter), évoquer le destin des harkis relégués à des notes de bas de page dans les manuels d’Histoire est un exercice difficile. 

Il faut rendre hommage au talent et au courage d’Alice Zender de s’être attaqué à un sujet douloureux de part et d’autres des acteurs de ce drame, sur lequel la parole doit être laissée, désormais, aux jeunes auteurs qui n’ayant pas vécu ces moments tragiques de notre Histoire, peuvent enfin, sans passion,  dans des œuvres romanesques, traiter d’un sujet sur lequel peu d’Historiens authentiques ont eu le courage de s’exprimer jusqu’ici, laissant le champ libre à ceux qui, aveuglés par leur sectarisme ont instrumentalisé cette guerre, dont quelques uns – tel les trotskystes Benjamin Stora, ou Edwy Plenel – ont fait leur « fonds de commerce »….

( 1 ) –  https://berdepas.com/2017/09/16/abdallah/

Une réflexion au sujet de « « L’Art de perdre »….en restant digne. »

  1. Je viens de terminer le livre que vous évoquez. Je partage votre point de vue en tous points puisque me situant dans les mêmes conditions initiales. Ce livre d’une grande humanité m’a ouvert l’esprit sur les idées reçues et l’amalgame que nous faisons lorsque l’on parle du peuple algérien et qui sont évoquées à un moment donné du livre. J’avais voilà quelques temps lu le livre de Yasmina Kadra « Ce que le jour doit à la nuit ». Il m’avait procuré les mêmes sentiments. Je n’ai jamais lu de livres semblables (ou peut être ais-je mal cherché) un ouvrage de cette densité concernant le petit peuple d’origine européenne.

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