Toqué de Tocqueville…


Tocqueville

« Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. »

— Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique, T. I, première partie, chap. III (Vrin).

Cela m’arrive de temps à autres : lorsque je suis envahi par le doute sur les vertus de notre Démocratie, alors je me replonge dans la lecture de Tocqueville, pour prendre quelque recul, et pour retourner aux sources et retrouver les repères de l’authenticité.

C’était le cas, hier soir : après avoir abrégé l’écoute d’un de ces débats truqués auxquels la télévision nous a habitués, j’ai jeté un œil sur les rayons de ma bibliothèque et mon regard s’est arrêté sur  » De la démocratie en Amérique« , un ouvrage dans une collection de poche que j’ai souvent compulsé, aux pages noircies de remarques et de notes exprimant mes réactions du moment, à chaque fois que j’ai ouvert ce livre.

Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive !!! J’ai d’ailleurs déjà commis un billet sur cet auteur qui remonte à quelques temps déjà :

https://berdepas.com/2012/10/01/toque-de-tocqueville/

Nous sommes en 1831. La Révolution française a enfanté l’Empire et la France se remet à peine du désastre des guerres napoléoniennes. La Royauté, de retour, vient de se lancer dans une expédition punitive en Algérie, qui se terminera après bien des batailles, par la conquête de cette autre rive de la Méditerranée….On connaît la suite !!! Certains la connaissent mieux que d’autres…..

Alexis de Tocqueville dont l’œuvre mériterait de longs développements, a déjà acquis une estimable réputation de défenseur de la liberté individuelle et de l’égalité en politique, les deux concepts étant à son sens indissociables. Il défend la démocratie tout en identifiant les risques de dérive qui y sont inhérents. Tocqueville souligne notamment l’évolution possible de la démocratie vers une dictature de la majorité au nom de l’égalité. Prémonitoire….

Tocqueville reste encore aujourd’hui, l’une des plus grandes références de la philosophie politique libérale.

L’ouvrage de Tocqueville relate les conclusions qu’il tire d’un voyage d’études effectué en Amérique qu’il considère alors comme un véritable laboratoire pour l’observation des conséquences de l’application concrète des principes démocratiques.  » J’ai choisi le pays chez qui la démocratie a atteint le niveau le plus complet et le plus paisible afin d’en discerner clairement les conséquences naturelles et d’apercevoir, s’il se peut, les moyens de la rendre profitable aux hommes »……  » j’y ai cherché une image de la démocratie elle même, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions: j’ai voulu la connaître, ne fut-ce que pour savoir au moins ce que nous devions espérer ou craindre d’elle ».

En parcourant les pages de Tocqueville, je me suis sans cesse interrogé sur le jugement que l’auteur porterait aujourd’hui sur notre « démocratie »…..

Tocqueville n’avait manifestement pas prévu que les dérives d’un système démocratique puissent aboutir à une forme de dictature des minorités telle que nous la vivons actuellement, dans un pays où 25% des électeurs qui se sont déplacés aux urnes puissent décider de qui gouvernera le pays et pour en faire quoi. Un pays où de grands Partis Politiques ont choisi de tourner le dos au peuple qui ne les écoute plus, et de s’appuyer sur un agglomérat de minorités pour conquérir puis exercer le pouvoir, rejetant dans le mépris, ce peuple qui se sait majoritaire, mais qui prisonnier de l’image « populiste » dont on l’a affublé, est réduit à un silence rageur…. ( 1 ).

Tocqueville avait pourtant bien identifié le fait que la démocratie peut favoriser, par perte du lien social, des comportements contraires aux intérêts de la société en son ensemble. Je le cite :  » L’un des caractères distinctifs des siècles démocratiques c’est le goût qu’y éprouvent tous les hommes pour les succès faciles et les jouissances présentes. Ceci se retrouve dans les carrières intellectuelles comme dans les autres. La plupart de ceux qui vivent dans des temps d’égalité sont pleins d’une ambition tout à la fois vive et molle: ils veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais ils désireraient se dispenser de grands efforts. Ces instincts contraires les mènent directement à la recherche des idées générales, à l’aide desquells ils se flattent de frais, et d’attirer le regard du public, sans peine. »

C’est bien le cas qui me préoccupe, s’agissant de la France d’aujourd’hui, où des individus sans grande envergure, propulsés par la classe médiatique sur le devant de la scène, s’imaginent « à la place du Calife », et nourrissent une « Guerre des Chefs » qui leur donne l’illusion d’exister politiquement.

En parcourant ce livre, je me demandais quelles leçons un Tocqueville pourrait tirer du spectacle que nous offrent les Démocraties occidentales, où la recherche du pouvoir dans un strict objet de carrière personnelle, où les combats de chefs ont supplanté les débats d’idées, et où des minorités de tous poils, ethniques, culturelles, cultuelles, sexuelles, et autres….tirant parti de la mode du « politiquement correct » qui entoure d’indulgence, voire de tolérante bienveillance toute attitude « victimaire », réduisent au silence l’immense majorité qui peuple les contrées oubliées de la France profonde.

Ce que j’écris là pourrait s’appliquer de la même manière à l’Amérique où la récente élection de Trump nous a offert le spectacle d’une Démocratie, – celle la même que Tocqueville considérait comme exemplaire et susceptible d’inspirer la France- traversée par l’une des plus grave crise de son Histoire tant il est clair que l’Amérique profonde ne partage plus les idéaux et les valeurs de l’Amérique des élites et des grands ensembles urbains.

Et en relisant quelques une des notes que j’avais consignées en marge de cet ouvrage, je mesurais à quel point les maux dont souffrent nos démocraties sont anciens et ont survécu, chez nous, à tous les changements de majorité que la France a connues depuis plus de trente ans…..

( 1 )J’ai évoqué, dans un précédent billet la conception que les petits génies d’un Think Tank qui a beaucoup inspiré la Gauche française, – mais pas seulement -, avaient de la Démocratie dans un « monde nouveau »:

https://wordpress.com/post/berdepas.com/37569

En mai 2011, le think tank progressiste Terra Nova, publiait une note intitulée: «Gauche, quelle majorité électorale pour 2012?» dans laquelle elle présentait la base sociologique sur laquelle la gauche devait selon elle s’appuyer pour être majoritaire. Les auteurs écrivaient ainsi: «Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes: elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités. Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que «la France est de moins en moins la France», «c’était mieux avant, un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif».

Un exemple, parmi tant d’autres de « racolage » politicien pratiqué par de prétendues « zélites » qui s’étonnent aujourd’hui de l’indifférence du Peuple à leurs fantasmes de « monde nouveau »… !!!

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