J’avais un camarade….


Amitié

J’ai évoqué dans un livre consacré à mes deux Grand-mères et à des souvenirs de ma jeunesse algéroise, la relation d’amitié que j’avais avec un de mes condisciples du Lycée Bugeaud. ( Une enfance algéroise ». Editions Edilivre. )

Nous nous sommes connus en classe de seconde, alors que je venais d’intégrer « le Grand Lycée », comme on l’appelait à Alger, – ce qui faisait enrager les élèves de « l’autre Lycée », le Lycée Gautier -. Après avoir passé le BEPC, je quittais le Lycée de Ben Aknoun où j’avais été interne pendant quatre ans….

Le hasard nous a placés côte à côte sur les bancs de la classe, et très vite nous avons sympathisé, car nous partagions le même goût pour les plaisanteries de cour de récréation, faits de jeux de mots improbables, pour le Jazz, pour le Football et pour les filles….et surtout pour les discussions sans fin sur les sujets les plus divers. Car si nous étions amis, nous étions loin d’être d’accord sur tout !!!

El-Hadi Zemirli appartenait à une grande famille bourgeoise d’Alger : son père possédait un restaurant réputé de la Rue de la Lyre. L’un des meilleurs couscous d’Alger !!! Sa mère était issue d’une autre grande famille algérienne: les Ben-Merabet. L’un de ses frères, le Docteur Zemirli était un grand médecin exerçant à Maison-Carrée, dont on disait qu’il soignait gratuitement les familles pauvres. Son autre frère était chimiste à l’Hôpital d’El-Kettar, et il avait un plus jeune frère qui fera, lui aussi des études de médecine, et qui, pendant l’atroce guerre d’Algérie succombera sous les balles des parachutistes alors qu’il donnait des soins à des « rebelles » dans un hôpital clandestin…..

J’ai raconté, dans le livre évoqué ci-dessus, nos jeunesses parallèles : lui Musulman issu d’une riche famille, et moi « mécréant »issu d’une famille modeste du quartier populaire de Belcourt. J’ai raconté aussi, comment notre amitié s’est brisée au beau milieu de la Guerre d’Algérie.

Ce qui a remué en moi tous ces souvenirs, c’est la lecture d’un article de Pascal Bruckner, ce « philosophe » et essayiste qui publie de temps à autre dans le Figaro Vox. De la conclusion de cet article j’ai extrait cette phrase qui a réveillé dans mes souvenirs, celui d’une discussion qui a failli se transformer en fâcherie, à propos de la Religion.

Cette phrase est la suivante :  » L’islam doit se sauver de ses démons. Les musulmans doivent accepter d’être une confession parmi d’autres, et non pas la seule et unique religion vraie. » ….

(http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/2017/08/18/31002-20170818ARTFIG00240-pascal-bruckner-l-islam-semble-engage-sur-une-pente-suicidaire.php ).

Revenant ensemble, à pieds du Stade Municipal où je m’étais entraîné avec l’équipe de foot junior du RUA, nous avions fait une halte sur l’un des bancs qui se trouvent à l’entrée du Jardin d’Essai, en face du Musée Franchet d’Esperey.  J

Je ne sais pourquoi ni comment notre discussion a pu démarrer puis déraper …..

El-Hadi tenait déjà, à cette époque, des raisonnements qui pouvaient laisser prévoir, – mais j’étais loin d’y penser alors – ce que seraient plus tard ceux du FLN qui n’existait pas encore….

Assis sur ce banc face à un superbe parterre de fleurs et à un jet d’eau qui arrosait un bassin circulaire où survivaient quelques poissons rouges. Émerveillés par la beauté du lieu illuminée par un soleil de printemps, nous voilà embarqués dans une discussion sur ‘l’origine du monde » et sur « l’existence de Dieu » ( vaste sujet direz-vous !!! ), discussion qui a abouti à une controverse sur la Religion….

El-Hadi était un musulman pratiquant, de même que toute sa famille chez laquelle j’étais fréquemment reçu, chaleureusement. Le fils d’une  famille modeste du quartier ouvrier de Belcourt que j’étais, y était très sensible.

El-Hadi se considérait, à tort selon moi, comme un Algérien « de souche », et n’aimait pas que je lui rappelle que son nom de famille indique qu’il était issu d’une descendance turque, venue à Alger du temps de la colonisation ottomane : Zemirli signifie, en Arabe « originaire d’Izmir », tout comme « Kbaïli signifie originaire de Kabylie » !!!

Nous sommes en 1949. J’ai 16 ans.

C’est bien plus tard que j’ai réalisé que son discours et son argumentation s’inspiraient d’un livre incendiaire que je n’ai lu que plus tard – je le lui avais emprunté – intitulé « Les Damnés de la terre » de Franz Fanon, un auteur Martiniquais sulfureux. Ce livre, dans lequel je découvrais, pour la première fois un réquisitoire impitoyable contre la « colonisation », moi qui avais grandi « imbibé » de ce que nos maîtres, à l’école, puis au Lycée nous avaient appris concernant « l’œuvre civilisatrice de la France »….

Dès les premières pages le décor du livre est planté :  » « La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. » Frantz Fanon.

Fanon

Et c’est bien plus tard que je découvrirai que son discours sur la religion s’inspirait de celui de Messali Hadj, un chef religieux qui dirigeait un Parti, le MTLD, prêchant la révolte contre la France au nom de la Religion Musulmane, et du combat contre « les Croisés »…..

Hadj

Les  » Croisés » !!! Je n’avais pas encore lu le livre d’Amine Malouf ,  » Les Croisades vues par les Arabes »( éditions Jean-Claude Lattès, 1983 ).

Je ne connaissais donc pas la perception arabe de ce qui nous a toujours été présenté comme une coalition « christiano européenne », dont le but était de « libérer et de reconquérir les Lieux Saints envahis par les hordes arabes »…..

Tout cela, je le retrouve dans mes souvenirs de ces discussions sans fin que nous avions à propos de nos religions respectives. El-Hadi était convaincu de ce que la religion de son Prophète était la vraie religion, qu’elle était venue pour corriger les errements des deux religions du Livre qui les ont précédées .

Il est vraisemblable que les arguments qu’il m’opposait, s’inspiraient des discussions qu’il avait pu entendre dans sa famille, et plus largement dans son entourage…

Étant moi-même assez mal « catéchisé », je manquais souvent d’arguments pour répondre à ses propos….notamment lorsqu’il me rappelait que l’on parle souvent de « civilisation judéo-chrétienne »,mais jamais de » civilisation arabo-chrétienne »…..

Mais je perçois déjà, à cette époque, qu’il s’agit d’un sujet sur lequel je ne dois pas trop insister au risque de me fâcher avec mon copain. La religion, les femmes, et « le cochon » sont des sujets tabous sur lesquels nous ne plaisantons jamais….

Avec le recul, et à la faveur de la lecture de l’article-interview de Pascal Bruckner, je mesure, aujourd’hui, à la lumière de mes souvenirs, l’ancienneté et la profondeur du fossé qui nous sépare des Musulmans, et surtout, je mesure la somme de rancœurs transformées chez certains en une violence  que n’explique pas tout ce qui inspire le « djihadisme » , mais en constitue les bases idéologiques…

Une violence rancunière que seuls ceux qui ont vécu très près des Arabes peuvent percevoir, à condition de comprendre l’Arabe et de saisir le sens des remarques qu’ils échangent, parfois, entre eux, pensant qu’elles ne sont pas comprises….

Alors, certes, il ne faut pas généraliser: tous les Arabes ne sont pas des Musulmans pratiquants et encore moins des « fanatiques ». Il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit généralement qui aiment et respectent la France et parfois même, se sont battus jusqu’au sacrifice de leur vie, pour elle….Beaucoup d’Algériens sont restés, malgré la Guerre civile atroce qui nous a déchirés, fidèles et attachés à la France pour laquelle ils ont versé leur sang.

Beaucoup, aussi, sont « laïcs », et  aussi peu croyants que nous le sommes, nous-mêmes, en catholiques peu pratiquants….

Mais une violence existe, sous-jacente, chez ceux qui voient dans la pratique de leur religion une manière de se hisser spirituellement au-dessus de nous et de justifier une forme de mépris endémique qu’ils cultivent à l’égard de nos mœurs et de notre « civilisation »….

Car ces Musulmans là sont convaincus que « leur morale » est bien supérieure à la nôtre, qui tolère ce qu’ils considèrent comme des formes agressives d’impudeur, et qui « normalise » ce qu’ils considèrent comme des « déviations sexuelles ». Et surtout, ils perçoivent « notre morale » comme une menace à l’égard de leur conception patriarcale de la famille…..

C’est cette violence qui s’exprime, dans des attentats meurtriers, dont les gens peu initiés – car n’ayant pas vécu dans l’intimité des Arabes, ils en connaissent mal la psychologie -, ont du mal à comprendre les origines et ce qui leur sert de justification.

La  » Pas d’amalgame » ne doit pas nous aveugler et nous empêcher de regarder certaines réalités en face.

Pascal Bruckner a raison : aussi longtemps que l’Islam ne pourra se concevoir comme une religion parmi les autres, nous serons confrontés à un désir de vengeance et un besoin de suprématie qui s’exprimera dans la violence.

PS : Mon ami El-Hadi dont je m’éloignerai pendant la guerre d’Algérie, est mort, abattu par l’Armée algérienne dans les années 90, alors qu’il combattait dans les rangs du GIA…..Mais je lui ai conservé mon amitié, malgré tout ce qui nous séparait.

 

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