Camus, au seuil de la nuit….


camus

Il m’arrive souvent, à une heure avancée, dans le silence de la nuit, et avant de sentir le sommeil m’envahir, de plonger dans les rayons de ma bibliothèque qui croule sous le poids des livres déjà lus, ou qui attendent leur tour pour être ouverts : car il m’arrive trop souvent de revenir sur des livres, annotés, et relus, dont je connais certains passages presque par cœur…..

Avant hier soir, c’est sur Camus que s’était arrêté mon choix, une fois de plus.

Combien de fois aurai-je parcouru, pour le plaisir, les pages qu’il a consacrées à « Noces » ou « l’Été à Alger »??? Ai-je besoin de dire ici, à quel point ces pages sont évocatrices des mille souvenirs de jeunesse que je porte en moi et qui font partie de mes racines, ineffaçables, car je suis fidèle aux recommandations de ma grand-mère, qui ne manquait jamais une occasion de nous rappeler que « celui qui tente d’oublier d’où il vient, ne saura jamais où il va, tout au long de son existence »…..

Mais ce soir là, c’est sur « Le Premier Homme »que mon choix s’était porté.

« Le Premier Homme »est une œuvre autobiographique inachevée, dont le manuscrit a été retrouvé dans les bagages de la voiture accidentée avec laquelle Camus a rencontré la mort, alors qu’il était au fait de sa gloire littéraire, trois ans après avoir reçu le Prix Nobel de littérature.

L’histoire de cette œuvre est un concentré de ce qui restera, dans l’esprit du « grand public », du souvenir de Camus, chez qui les thèmes récurrents de l’absurde et de la révolte s’entrechoquent avec le thème nietzschéen évocateur des joies de la Nature, si belle dans ce beau pays qu’est l’Algérie, celui de l’amour du soleil et de cette mer si bleue qu’est la Méditerranée….

Cette œuvre trouve en moi de nombreuses résonances.« La Méditerranée séparait en moi deux univers, l’un où dans des espaces mesurés les souvenirs et les noms étaient conservés, l’autre où le vent de sable effaçait les traces des hommes sur de grands espaces » (p. 214), explique le narrateur.

Il y a d’un coté la terre de l’enfant qu’il était, c’est-à-dire l’Algérie, et de l’autre coté, la terre de l’adulte qu’il est et qui se souvient, c’est-à-dire la France, sur l’autre rive, où s’est dénoué son destin…. Le soleil l’accompagne dans ses souvenirs : c’est grâce à lui que Jacques Cormery parvient à se souvenir d’Alger. En effet, pour Jacques, l’un ne va pas sans l’autre : le soleil est intimement lié à la ville d’Alger. Le soleil dégage une chaleur écrasante, qui apparait comme l’atmosphère récurrente de la ville. D’ailleurs, au chapitre 4, sur le bateau qui le mène à Alger, le soleil l’accompagne. Il est comme un fil conducteur de ses souvenirs qui le mène à la terre de son enfance. 

En ouvrant ce livre, dont je connais trop bien la trame, je me rends directement dans les pages qui réveillent mes souvenirs, à partir du chapitre VI,  que je relis avec gourmandise: dans ces pages l’auteur évoque la vie dans le quartier populaire de Belcourt, où j’ai grandi, à deux pas de la rue où habitait sa famille, extrêmement pauvre, sa Grand mère, figure d’autorité, le maître d’école Monsieur Bernard, avec lequel Camus avait une relation privilégiée.

Camus décrit le déroulement de la classe. Car, si Monsieur Bernard était plein d’attentions envers les élèves, il n’en était pas moins sévère : quand les élèves commettaient une faute grave, il leur donnait la fessée avec une grosse et courte règle qu’il appelait « sucre d’orge ». Cette punition était acceptée par les élèves, car le maitre était d’une équité absolue.

À la fin de l’année, il avait inscrit Jacques à la bourse des lycées et des collèges, et c’est ainsi que le petit Cormery était parvenu à poursuivre ses études, malgré la pauvreté de sa famille.

Monsieur Bernard, un Instituteur comme ceux de ma génération en ont connu, en Algérie, des « Hussards de la République », qui exerçaient leur métier avec une passion sincère. Mon Oncle, Charles Baldenweg, fut l’un des leurs….

L’école où Camus a fait ses premières classes, c’est l’école de la Rue Aumerat, à deux pas du Boulevard Villaret-Joyeuse où habitait ma famille: je n’ai pas fréquenté cette école mais deux de mes frères y ont fait leurs études primaires.

Le Lycée Bugeaud où Camus fut un élève brillant, révélé par un Professeur de littérature, Jean Grenier, qui lui a ouvert la voie vers des études supérieures et une carrière de journaliste intègre et d’écrivain devenu un « auteur culte » pour tout une jeunesse.

Les jeudis sans punition et les dimanches étaient consacrés aux courses et aux travaux de la maison. Le reste du temps, Jacques jouait au football, au RUA, le Racing Universitaire Algérois, où j’ai joué moi-même, dans l’équipe junior, quand il ne jouait pas avec ses copains sur la plage. Les équipes se composaient d’arabes et de français. Parfois, ils allaient lire à la bibliothèque municipale des albums de journaux illustrés, des histoires de héros. Jacques avait une passion pour la lecture.

Toutes ces pages ont en moi une résonance particulière: je n’ai pas de mal à entrer en communion avec l’auteur tant ce qu’il raconte ressemble à ce que j’ai moi-même vécu.

Alors, j’en relis quelques passages, à voix basse, dans le silence de la nuit, veillant à ne pas réveiller mon épouse qui dort….et qui connaît mes histoires par cœur….

Puis, je referme mon livre, alors que les souvenirs de jeunesse se bousculent dans ma mémoire.Je sais qu’une fois couché, les images d’un passé toujours vivant, défileront encore quelques instants, avant que je n’aie trouvé le sommeil…..

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