Le cas Céline.


Céline

Pour moi, Céline fait partie des plus grands écrivains du XXème siècle.

Je sais, bien sûr, ce que traîne derrière lui, cet écrivain, en raison de sa réputation sulfureuse. Comment peut-on admirer encore aujourd’hui, un auteur qui a pu susciter autant de hargne et de mépris de la part des « bien-pensants » ??? Comment peut-on l’admirer, aujourd’hui encore, alors que l’on est sommé, pour avoir le droit d’exprimer une opinion, d’adhérer, sans réserve, aux opinions « anti-racistes », « anti-xénophobes », « anti-homophobes », « anti-islamophobes » ???

On a tellement critiqué Céline que cela a excité chez moi, un violent désir de comprendre pourquoi…

C’est ce qui m’a poussé, très jeune à me plonger dans l’oeuvre de cet auteur maudit par tant de  » barbouilleurs de vertu » (1) décidés à l’expulser définitivement de l’histoire de la littérature.

Je n’ai que moyennement apprécié le pamphlet antisémite que véhicule « Bagatelle pour un massacre ». Par contre, je me suis attaché à « Mort à crédit », et surtout au « Voyage au bout de la nuit » qui reste pour moi l’oeuvre la plus aboutie de Céline.

Ce  » Voyage au bout de la nuit », je l’ai lu et relu, tant de fois….Et les sentiments qu’il m’a inspirés ont évolué dans le temps, au fur et à mesure que j’avançais dans l’âge, et que mes convictions, hésitantes dans mes jeunes années, se sont renforcées.

On est bien plus sceptique à quarante ans à l’égard du discours ambiant élevant au rang de dogmes les supposées « valeurs » sur lesquelles ce discours s’appuie, que lorsqu’on a vingt ans, alors même que l’on a pas encore lu les incontournables « Livre Noir de la Révolution Française » et « Livre Noir du Communisme »

Je me suis souvent demandé depuis, si la violence des critiques à l’adresse de certains écrivains « réactionnaires » n’était pas une manière de jeter une voile obscur sur les massacres commis au nom d’idées prétendues nobles et généreuses….

J’ai voulu comprendre, dès le début, d’où provenait l’antisémitisme choquant de Céline. Les raisons en sont complexes et il serait long et fastidieux de les énumérer toutes et encore plus de les décrire ici.

Mais la raison qui m’est apparue comme déterminante, c’est son refus de la guerre.

Il est clair, et cela ressort distinctement dans le Voyage au bout de la nuit, que Céline a été écœuré, rongé, brisé à jamais par les horreurs qu’il a vécues pendant la guerre de 1914. Il le dit clairement dit dans ce livre et je pense qu’il ne fait pas tellement débat que Céline se place clairement du côté des pacifistes acharnés: on ne peut demeurer insensible à cet argument, alors que l’on commémore l’anniversaire de la Bataille de Verdun ….

Il faut se replacer dans le contexte historique, social et politique où Céline a écrit son premier pamphlet antisémite. La Révolution russe et le spectre bolchevik où des Juifs (notamment parmi les Trotskistes) ont joué un grand rôle et continuent de croire fermement à l’internationale communiste. Quelques spécimens de cette engeance subsistent encore parmi nous aujourd’hui….

A l’époque de Céline, Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Il  commence à s’en prendre aux Juifs. Mais que se passe-t-il en France pendant ce temps et dont Céline est le témoin ?
Les restes de la crise de 1929, celle qui a mis le monde à genoux. Subsiste le lourd fardeau de soupçons sur les responsabilités de certains banquiers juifs américains dans cette crise. En France, Léon Blum est au pouvoir. Un afflux massif de réfugiés juifs fuyant le nazisme, constitue un terreau idéal pour ressortir les bonnes vieilles théories racistes et antisémites — un grand classique dans l’histoire de l’Europe —, qu’on voit éclore à chaque situation de crise.
Sans oublier les bruits, réels ou supposés, de la  » pression  » d’un lobby juif français pour pousser Paris à entrer en guerre contre Berlin: le but recherché par le  » lobby  » juif serait, d’après ceux qui pensent comme Céline, évident : virer Hitler et ainsi redonner un peu de souffle à une communauté persécutée outre-Rhin.

Michel Dreyfus a assez bien  montré  l’opposition, la ligne de fracture qui existait à l’époque entre les antifascistes d’une part, et les pacifistes d’autre part. Les premiers n’excluant pas le recours à la force pour faire plier le fascisme. Voir son article intitulé  » Le pacifisme, vecteur de l’antisémitisme à gauche dans les années 1930 « , accessible sur le lien suivant :
http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=AJ_431_0054)

Dans la tête de Céline, à tort ou à raison, il est clair que les  » manœuvres » souterraines  » des Juifs « sont à l’origine de l’entrée en guerre de la France, et vont concourir, pour lui, à la pire des issues : LA GUERRE. Toutes ses images de 14-18 lui reviennent en mémoire et du coup, son ennemi intime devient « le peuple juif », dans son entier, sans distinction. C’est SON interprétation de la situation et c’est, selon moi, sa grave erreur.

Alors, reconnaissons-le, Céline a écrit certaines des phrases les plus abjectes qui aient jamais été écrites en français sur les Juifs. Mais, affirmons-le également, il a écrit l’une œuvres marquantes de son temps.

Selon moi, Céline est un personnage complexe. Mais on ne peut le réduire à son antisémitisme, à sa xénophobie, ni à son homophobie, même si cela révulse ceux pour qui le racisme, la xénophobie et l’homophobie sont des tares de notre époque. Du moins le croient-ils, car selon moi, ce sont des pulsions de toutes les époques, dans l’histoire des hommes.

En outre, – et c’est le cas de Céline -, il est fréquent, en littérature, que l’homme, parfois méprisable, soit dépassé par son oeuvre.

Le Céline grinçant, cynique, haineux, cruel, est aussi l’un des auteurs les plus cinglants, capable d’utiliser la « puissance des mots », et l’originalité d’une prose violente qui font du personnage de Bardamu un héros dont le « voyage initiatique »  » l’amènera à exercer la médecine parmi la populace,  dans un trou perdu, après avoir subi, en ricochets, les blessures de la guerre, la sueur des colonies d’Afrique, les cadences infernales  des usines américaines , l’amour avorté, le tout dans un chaotique « voyage au bout de la nuit ».

Je comprends que mon propos puisse heurter les sentiments de certains de mes lecteurs.Mais ce que j’ai souhaité exprimer ici, c’est le fait qu’en littérature, comme dans toute forme d’expression artistique, il faut distinguer l’homme de son œuvre, et qu’un chef-d’œuvre littéraire peut naître sous la plume d’un auteur détestable.

(1).- J’emprunte cette expression à Philippe Muray, dont il faut lire, absolument, le « Céline »,( Éditions Gallimard), qui trace le portrait le plus honnête de « l’un des écrivains les plus coupables et les plus fulgurants de notre temps ».

11 réflexions au sujet de « Le cas Céline. »

  1. berdepas Auteur de l’article

    @François : Vous vous emportez un peu vite. Tout d’abord, il ne s’agit pas de « justifier », mais de tenter d’expliquer. Nous avons au moins cela en commun: l’un de mes deux grands-pères est revenu, lui aussi, gazé de Verdun. Je ne l’ai pas connu, hélas, car il est mort « poitrinaire », comme disait ma grand-mère, quelques années après son retour. C’était un jeune maltais venu en Algérie à 18 ans pour y trouver du travail, ne parlant que le Maltais et…l’Anglais, et qui pour obtenir la nationalité française s’est engagé dans l’Armée, sans se douter de ce qu’il allait devoir vivre à Verdun. Ma grand-mère me disait souvent qu’il refusait de raconter ce qu’il avait vécu, mais qu’il éclatait en sanglots dès qu’on évoquait cette période.
    J’ai souvent observé, dans ma longue vie, que ceux qui parlent le plus facilement de la guerre, sont ceux qui ne l’on pas faite. J’ai pu en faire plus d’une fois le constat pour la Guerre d’Algérie, la dernière guerre atroce vécue par notre génération….

    J'aime

  2. François Carmignola

    Puisque décidément le pacifisme justifie tout, et que l’époque s’y prête : j’ai deux grand pères revenus de 14-18 dont un gazé, les deux à Verdun. On a leur carnets, et leur souvenirs. Ils n’aimaient pas parler des périodes pénibles mais furent décorés pour bravoure tous les deux: ils prirent des risques tous les deux pour frapper l’ennemi ou sauver des blessés exposés au feu. L’un deux décrivit sa révolte d’avoir été pris pour un lâche alors que sous officier il n’avait que retardé une attaque. Leurs points de vue étaient ceux de l’époque: ils voulaient se battre.
    De manière générale, cette volonté française, largement répandue, fut magnifique et infiniment respectable. Honneur à eux !
    La diminuer en exagérant les misères d’une guerre qui resta bien moins violente que celle qui suivit, est le fait des pacifistes, ceux qui ont à se faire reprocher leur vie quasi normale pendant les deux périodes, planqués ou pétainiste. Car le grand émoi au sujet des souffrances de 14 est à la hauteur de la terrible inaction de 40 et se trouve être une mémoire « truquée », qui justifie la lâcheté et l’abandon. L’immense amour « littéraire » pour Céline participe de cette bien pensance là, elle est une manifestation du déni français qui continue encore.
    Car il faut savoir que le déni et la folie française, avant de se livrer au communisme et au socialisme se vautra d’abord dans l’ignoble refus de la guerre nécessaire qu’elle refusa de faire. Et bien la France y disparut et Céline fut son prophète !

    J'aime

  3. Anne-Marie Mellé

    Merci pour vos deux derniers billets, Réac et Le cas Céline, que j’ai particulièrement appréciés.
    Je lis et relis Céline depuis la découverte qu’un de mes profs de fac me fit faire de son oeuvre dans les années 70. Ce fut une révélation: le Voyage me bouleversa, surtout sa première partie, avec l’évocation des horreurs de la guerre de 14 _expérience vécue par l’écrivain et dont il ne se remit jamais _ expérience vécue également par certains de mes oncles que je retrouvais en son récit, sans avoir eu le temps de les connaître. Cette guerre, où fut offerte en holocauste à on ne sait quel dieu plusieurs « classes » de la jeunesse française fut abominable, traumatisante pour ceux qui la firent et qui en réchappèrent par miracle, mais infirmes pour le restant de leurs jours. J’ai encore en mémoire l’aveugle, grand blessé de guerre, qui vendait ses billets de loterie au coin de ma rue, quand j’étais enfant. Ma mère lui achetait toujours un billet, en souvenir de ses frères morts si jeunes. Ce massacre resta incompréhensible pour le petit paysan jamais sorti de son village, qui ne parlait pas toujours le français et qu’on envoya défendre sa patrie, pour des raisons qui lui restèrent étrangères, lui qui était d’ordinaire rivé à son champ et à ses bêtes, et restait coupé de ses compatriotes par son patois, dans le brassage effarant des tranchées, sous les gaz d’Ypres qui brûlaient les poumons, dans les entonnoirs creusés par les bombes ou dans les forêts hachées par la mitraille.
    Quant à l’écriture de Céline, tant mieux si elle dérange toujours, et tant pis si elles en fatigue certains: ils n’ont qu’à lire les romans de gare!

    J'aime

  4. berdepas Auteur de l’article

    @ François: Céline est pour moi, un antisémite quasi pathologique. Ce n’est pas contestable. Mais il reste pour moi parmi les grands écrivains.N’en déplaise aux « bien-pensants ».

    J'aime

  5. François Carmignola

    Au sujet de la citation de Céline sur le « sachez avoir tort » et de l’écoeurement qu’il cherche à faire ressentir, et bien il y a bien une thèse (minoritaire) soutenant que Céline n’était pas un antisémite, en fait mais un provocateur littéraire pur, qui voulut pour mieux lutter contre le conformisme bourgeois exprimer sa détestation forcenée de la bien-pensance. Il utilisa le « juif » comme métaphore originale et à contre courant de ce mal et n’eut tort que de l’avoir fait à la mauvaise époque. Pas mal comme thèse, non ? De quoi donner envie de le lire.

    J’avoue partager avec vous une certaine aversion pour la bien pensance moi aussi, mais là elle me semble bien trop faisandée. Car j’ai une sentimentalité cucul à protéger, moi.

    J'aime

  6. François Carmignola

    Allons allons, vous devez bien avoir quelques éléments pour votre défense qui aillent au delà de l’expression de gouts personnels indicibles. Je ne retiens de votre papier qu’une admiration pour la verve manifestée à exprimer un antisémitisme excessif et le respect pour un apostolat de la misère. Est ce cela ? Croyez bien que je cherche à comprendre, tant l’admiration universelle que j’entends à propos de ce type m’est étrangère. Serais je idiot ?

    Et je suis loin d’être un anti anti sémite fanatique: Rebatet qui lui est universellement condamné, me paraitrait bien mieux placé pour le rôle de l’écrivain maudit à l’écart de l’histoire. Il fut mélomane (et donc admirateur de quelque chose) et humain, lui.

    De fait, votre thèse sur l’excuse et le déni des massacres communistes qui est parfaitement juste, toute votre époque en fut vérolée, pourrait bien devoir s’appuyer non pas sur la détestation de Céline que vous voudriez corriger, mais bien au contraire sur son admiration, aujourd’hui générale à gauche, reconnaissez le. Le fond de l’histoire est ainsi bien plus triste que vous ne le dites. Malgré Kravtchenko et malgré Camus il fallut que la France fut donnée à Mitterand puis Hollande, au nom de l’infecte gauche et de l’infecte misère que célèbre avec verve Céline.

    J'aime

  7. François Carmignola

    Vous tentez donc d’expliquer l’antisémitisme de Céline, que vous n’approuvez pas, par des raisons contextuelles liées au pacifisme de l’après guerre de 14, aux juifs considérés comme fauteur de guerre etc. Tout cela est un débat en soi, l’extrême du nazisme et du terrible drame historique qui l’a accompagné restant en question et cela bien au delà de la personne de Céline. Disons qu’il y participa, peut être pas tout à fait consciemment certes, mais dans le camp dont on peut se réjouir qu’il ait perdu.
    Pour le reste je reste sur ma faim.
    Bon qu’exprime-t-il au delà de cela ? Je veux dire qu’est ce qui dans le contenu de ses écrits se trouve distingué d’une conception du monde qui est en gros celle d’un moine nazi passionné par l’ordure ? Rien pour certains, dont moi. Les soins aux pauvres étant le minimum de ce qu’on peut attendre d’une médecin, et encore, il semble jouir un peu trop du dégout qu’il exprime pour des misères dont il attribue la responsabilité à … (mais on en revient au début). Bref, j’attend toujours une vision positive de son monde… Il est un peu hygiéniste à ses heures, mais pour décrire une société totalitaire effrayante, du genre de celle dont on souhaite la disparition à l’arme atomique.

    Un moine nazi vous dis je, et scatophage en plus, à moins que je n’ai raté quelque chose. Mais peut on décrire sa positivité à lui autrement que dans ses termes à lui ? Bref, peut on excuser l’expression de son antisémitisme excessif dans des termes qui ne soient pas eux mêmes de cet ordre ? Sinon, on passe pour un peu culcul, vous ne trouvez pas ?

    Reste donc la fameuse écriture, qui serait à la langue ce que A serait à B, (je suis mauvais écrivain). J’avoue la trouver inutilement fatigante, les points d’exclamations, les points de suspension, les cris et les mots nouveaux inconnus se succédant sans relâche m’ennuyant affreusement. Les kilos de ses oeuvres expurgées que je possède (un héritage) me sont totalement inaccessibles, on dirait de l’hébreu.
    Qu’une partie de l’intelligentsia française, comme par hasard celle qui s’intéressa aussi à la musique et à l’art en général dont l’objectif fut de détruire et de rendre insensée toute expression de quoique ce soit de raisonnablement humain, se soit également passionnée pour de telles « innovations » n’est pas surprenant. Qui se ressemble s’assemble. Céline a révolutionné la langue française, parait il. Serait il l’inventeur caché du Rap ? Philippe Murray ne nous en a pas parlé.

    A moins que, est ce qui me semble comprendre, que l’on ne célèbre là une sorte de cul de sac charmant, le seul lieu d’où personne ne peut revenir, l’absolu du nulle part, le bout de l’expression littéraire, la fin du poétique etc etc. Tout un monde…

    Pour ce qui concerne le « voyage » j’avoue n’y trouver absolument rien de charmant,de séduisant ou de tout simplement d’intéressant. Rien que de la détestation et du malheur dont on veut jouir ignoblement, sans bander du tout, pardon. C’est effectivement le plus « gentil » de ses livres, une oeuvre d’adolescent timide encore un peu coincé: on sent tout de même ses quenottes de grand écrivain qu’il devint par la suite, on l’a bien vu (voir plus haut).

    Franchement, n’est il pas un peu surfait ? Faut il vraiment se punir de la collaboration de la France avec les nazis en s’infligeant une telle lecture ?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s