Portrait volé…..


DSC_0216L’instant a été très court. Quelques minutes, tout au plus.

J’attendais mon épouse, assis sur le petit muret qui borde le paséo et qui surplombe la mer. J’écoutais le bruit familier des vagues qui viennent du large, se briser sur les rochers. En contre-bas, un pêcheur à la ligne, optimiste, attendait patiemment que « ça morde ». Pendant ce temps, des enfants, entre huit et douze ans, cherchaient, dans les crevasses des rochers quelque petit crabe égaré en poussant des cris de joie dès qu’un de ces crustacés montrait le bout de ses pinces….

Soudain « elle » m’est apparue. De loin, sa silhouette mince et fragile, au pas hésitant a attiré mon attention.

Baras( Non !!! Ce n’est pas ma Grand-mère dans sa jeunesse. Dommage pour elle. C’est la belle Sarah Barras, chorégraphe et sublime danseuse de Flamenco ).

En une fraction de secondes s’est réveillé en moi, le souvenir de ma grand -mère espagnole. Au fur et à mesure qu’elle approchait je retrouvais l’image de sa raideur et de son port de tête altier, presque hautain, cette allure particulière qui faisait que, enfant j’imaginais ma grand-mère jeune, en superbe danseuse de flamenco….

L’imagination enfantine, toute neuve, embellit tout ce qu’elle effleure….

« Elle » s’est assise sur un banc, à quelques mètres de moi, face à la mer. Silhouette noire, immobile, le regard lointain, elle semblait rêver en regardant les petits nuages s’accumuler au large, et les vagues qui sous une petite brise vespérale, commençaient à « moutonner ». A quoi pouvait-elle penser ?

Puis « elle » a tourné son regard vers la plage où, au soleil couchant, toute une jeunesse, bruyante et gaie, s’attarde pour s’amuser encore un peu, les uns en courant le long de la plage désertée, les autres en jouant dans l’eau à qui ferait couler l’autre, pendant que le reste de la troupe s’affronte dans d’interminables parties de volley-ball.

Alors, je l’ai vue, de face, et j’ai observé son visage ridé, ses yeux noirs au regard mi-sévère, mi-triste, semblant porter un deuil, ses lèves minces, légèrement pincées qui lui donnait cet air hautain qu’avait ma grand-mère, qui pourtant était une femme d’une grande douceur…..

A ce moment-là, un groupe de jeunes filles est passé devant elle, interrompant sans doute sa courte rêverie, et je l’ai vue soudain, plisser son oeil et , le regard amusé, suivre les filles des yeux, pendant qu’elles s’éloignaient.

Les filles, encore à l’âge où la beauté du diable resplendit, étaient en maillot de bain mouillé. Elles riaient aux éclats, dans un gazouillis de mots échangés, parlant toutes en même temps, très vite, à la manière espagnole, sans que je puisse comprendre ce qui les faisait tant rire.

Alors, j’ai surpris sur le visage de cette vieille femme, un sourire qui s’esquissait.

Mon imagination m’a suggéré qu’elle se revoyait, autrefois jeune et belle. Comme toutes les Espagnoles, elle adorait sans doute la « playa »et ces moments où, après une journée passée à se baigner sous le soleil de plomb, les filles se groupent en cercle, à la fraîcheur du soir, sur le sable encore humide, pour bavarder, échanger quelques confidences, agrémentées de commentaires coquins sur les garçons, qui un peu plus loin jouent au foot sur le sable…..

Puis « elle » s’est levée, et passant devant moi, sans me voir,  elle est repartie de son pas, toujours aussi hésitant, mais toujours avec cette fière allure qu’ont parfois les femmes espagnoles. Entièrement vêtue de noir, comme ma grand-mère, il ne lui manquait plus que cette fleur blanche que mon aïeule plantait toujours dans ses cheveux….

J’ai failli me lever pour lui parler. Mais pour lui dire quoi ??? Cette femme pouvait avoir soixante-dix ans, un âge que ma grand-mère, hélas, n’a pu atteindre. Elle semblait vouloir faire, comme dans un rituel solitaire, la promenade sur le paséo, qu’elle a dû faire cent fois, avant d’être veuve, avec celui qui avait accompagné sa vie. Je n’ai pas osé .

« Elle » s’est éloignée, dans le soleil couchant, et je l’ai suivie des yeux . De son pas lent, elle s’est fondue dans la foule des promeneurs, et j’ai vu sa silhouette digne mais fragile disparaître….

A ce moment, mon épouse est venue me rejoindre pour notre marche quotidienne, le long de la mer, où nous faisons notre provision d’air frais et remplissons nos poumons du parfum des embruns mélangé à celui des algues humides….

A notre tour, nous nous sommes fondus dans la foule des promeneurs du soir, en marchant d’un pas rythmé, alors que, dans ma tête se bousculaient des souvenirs de jeunesse dans les quels ma grand-mère était encore présente : elle avait déjà ce regard lointain de la vieille dame, quand elle nous regardait jouer au ballon sur la plage…..

De retour à la maison, les souvenirs ont continué à m’envahir, par vagues successives .

Je me suis souvenu du temps où, lorsque j’étais enfant, ma grand-mère nous amenait, mon frère et moi, à la plage au Deux-Moulins, tout près d’Alger. Assise sur le sable elle nous regardait barboter entre deux petites vagues au bord de l’eau. de temps à autres, elle nous appelait, pour nous sécher dans une de ce serviettes blanches que l’on ne trouve plus aujourd’hui dans le commerce: des « nids d’abeilles », si ma mémoire est bonne.

Puis elle sortait de son panier – son « couffin » disait-elle – enveloppées dans un torchon, des madeleines qu’elle confectionnait avec amour. Des madeleines !!! Les mêmes que celles que je trempais dans mon café au lait, au retour de l’école….

Cela m’a évidemment ramené vers Proust, qui sait si bien évoquer, avec une riche palette de mots ces souvenirs enfouis qui surgissent du fond de notre mémoire où on les croyait enfouis à jamais…. Et dans le silence de la nuit, pendant que sur la terrasse les parfums de jasmin, de « galan de noche », de thym, de romarin fraîchement arrosé envahissaient l’espace, j’ai rouvert Proust, à la page de « la madeleine », pour relire le passage si souvent évoqué….. Je cite:

« Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. » ( Fin de citation ).
Proust. « Du côté de chez Swann ».

Une réflexion au sujet de « Portrait volé….. »

  1. Jacques de Guise

    Bernard,
    Vous m’avez mis la larme a l’œil avec votre billet. Merci de me rendre humain de nouveau.
    Ce billet était émouvant…et je pouvais m’y voir assis sur ce banc…(ma seconde femme était espagnole.)
    Cordialement,
    Jacques

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