Seul ce soir…


(Suite). Revenons en arrière, pour une séquence rétrospective. Comme au cinéma.

C’est une journée euphorique. La veille nous avons gagné le dernier match de championnat, et le RUA termine « Champion d’Algérie » Juniors. Ce matin, sur l’injonction de ma grand mère, j’ai dû mettre une cravate, car je dois aller à l’Accadémie pour connaître les résultats de la deuxième partie du Bac. « Si tu es reçu, on te félicitera et tu dois être « présentable » et si tu échoues tu dois faire bonne figure et être digne !!! »…

Il y a bousculade devant les listes affichées sur un tableau à l’entrée du bâtiment, et c’est par mon copain Christian, qui en revient, hilare, que j’apprends que je suis reçu. Mais je veux tout de même le vérifier, par moi-même, et le coeur battant je découvre mon nom sur la liste.

Entre copains on se congratule, et on console ceux qui n’ont pas réussi à cet examen sans lequel on ne peut faire aucun projet universitaire d’avenir.

Quelques profs sont là pour voir les résultats de leurs élèves. J’aperçois Mr Tutenuit et Alavoine, que je vais remercier pour leur enseignement, car c’est grâce aux Maths et à la Philo dont les coéfficients sont élevés, que j’ai réussi, car dans les autres matières, j’ai été très moyen, voire passable.Par contre, à ma déception,  je n’aperçois pas Mr Poupon, le Prof de Lettres, ce Communiste qui ne m’aimait pas, et auquel j’aurais voulu dire, dans l’euphorie de mon succès, que je ne lui en voulais pas, et qu’il avait été malgré tout, un excellent professeur….

Le soir même, une petite réunion a lieu, chez ma grand mère, radieuse. Il y a là, mon père et mon oncle. Mon père, sans doute fier d’avoir un fils bachelier, ne le montre pas. Mon père n’est pas quelqu’un qui exprime ses sentiments. Mon oncle est heureux de savoir que ses cours de Mathématiques ont contribué pour une large part à mon succès.

Mon oncle aborde la question qui est au centre de cette petite réunion: « que va-t-il faire maintenant qu’il a son bac »???.Jusqu’ici, je ne m’étais jamais posé cette question, car comme la plupart des jeunes, à cet âge là, je ne savais pas ce que j’avais envie de faire dans la vie. Certes, par mimétisme, et pour imiter quelques camarades du Lycée, j’aurais aimé faire une « prépa » aux Grandes Ecoles: Saint-Cyr, par exemple, ou l’Agro.

Mon père reste silencieux. Je vois, à son visage sombre, qu’il est soucieux, et gêné.

Je devine pourquoi. Car c’est un sujet que je n’ai pas abordé jusqu’ici: j’ai trois frères et une soeur, tous plus jeunes que moi, et qui font tous des études. Je comprends assez vite que faire une « prépa » c’est bien, mais après ??? Il faudra poursuivre mes études à Paris ou à Saint-Cyr l’Ecole ???

Et nous comprenons que mon père n’a pas les moyens financiers de supporter une telle charge. Car une vie d’étudiant, à Paris, cela coûte cher. Il faut donc que je revoie mes ambitions à la baisse. La décision est remise à plus tard, afin de nous accorder un temps de réflexion.

Les vacances scolaires de l’été passent là-dessus. Les journées au soleil, à la piscine du RUA, la plage, les parties de pêche, les filles, l’insouciance, quoi !!!

Mais à l’approche de Septembre , il faut prendre une décision, car les inscriptions pour la nouvelle année scolaire sont ouvertes partout. Après de multiples discussions, il est décidé que je ferai l’Ecole Supérieure de Commerce, où avec mon Bac MathElem je peux entrer en Première Année, sans passer par une « prépa »,ce qui ramène à trois ans la durée du parcours pour l’obtention du Diplôme, au lieu de quatre. Et je m’inscris à la Fac de Droit pour préparer un Licence, car les cours de Droit de SupdeCo recouvrent en grande partie le programme de la Licence, ce qui me permet de mener les deux en parrallèle. J’apprends en outre, que les Professeurs qui enseignent à SupdeCo dans les matières de Droit, sont les mêmes qu’en Licence.

Mon père m’explique qu’il couvrira les dépenses concernant les droits d’inscription, les livres et fournitures scolaires, la location de ma chambre à la cité Universitaire de Ben Aknoun, ma carte d’accès au Restaurant Universitaire de la Maison des Etudiants, et… c’est tout. Mais c’est beaucoup, car c’est un énorme sacrifice pour ma famille. 

Pour le reste, et pour l’argent de poche, je dois me débrouiller…. Bien entendu, il n’est pas question de redoubler une année. En cas d’échec, on arrête tout. 

Je comprends que compte tenu des charges que représentent les études de mes frères et de ma soeur, mon père ne peut pas faire plus pour moi.

Il faut donc que je trouve une solution. Elle se présentera à moi, miraculeusement: l’un des barmen de l’Automatic, le bar où se retrouve la jeunesse algéroise, est un Kabyle amateur de foot, avec qui j’ai toujours sympathisé. Il mourra, lors d’un attentat du FLN. Son frère est également barman, au bar d’un grand Hôtel d’Alger, l’Hôtel Aletti. J’apprends au hasard d’une conversation que le bar de cet Hôtel cherche un pianiste pour animer les soirées. Il me « pistonnera ».

Car je n’ai jamais cessé de jouer du piano, et après avoir quitté le conservatoire, je me suis mis au Jazz, au désespoir de ma mère qui aurait voulu faire de moi un pianiste « classique ».

Ainsi le Vendredi soir, après les cours, je vais étudier à la Biblothèque de l’Université, puis à 22 heures, je me rends à l’Aletti, où je joue, sous un nom d’emprunt, jusqu’à minuit. Puis je prends le dernier Bus qui part de la Grande Poste pour rejoindre ma chambre à Ben Aknoun. Le Samedi et le Dimanche, je n’ai pas cours, et je commence à 21 heures, pour finir également « autour de minuit »…

Cela durera trois ans, trois jours par semaine pendant les quels j’ai puisé dans mes réserves de santé, mais j’étais jeune et vigoureux, et je gagnais, grâce à mon cachet et aux petits billets que me refilaient ceux qui voulaient entendre un morceau de leur choix, bien plus d’argent que ce qu’avaient en poche la plupart de mes camarades d’études, sauf quelques fils ou filles de grandes familles bourgeoises….

Cliquez sur:  ?attachment_id=20706 (Alone to Night).

Chaque soir, j’entamais mon « numéro » avec « Je suis seul ce soir », et le terminais à minuit avec « Round about Midnight », dans un arrangement improvisé très personnel…

Car ce Bar était fréquenté surtout par des hommes seuls en voyage d’affaires  à Alger, et qui venaient noyer, le soir après leur diner au restaurant de l’hôtel, leur solitude dans un verre de wisky. Mais il y avait bien de temps à autres quelques « filles » qui, après le spectacle du « Cabaret »,venaient boire un verre au Bar : certaines, en échange d’une (ou plusieurs ) coupes de champagne, offraient leur compagnie ( et plus si affinités ) à ceux pour qui une nuit de solitude était insupportable….

Cliquez là :ROUND MIDNIGHT

Et tout cela, je n’ai jamais osé le raconter dans ma famille, et surtout à ma grand mère qui aurait considéré qu’il était « déshonorant » que son petits fils soit pianiste dans un Bar qui avait une réputation aussi douteuse qu’imméritée, à côté d’un Casino où « on jouait à la roulette »…..Car pour ma grand mère, « fréquenter les bars », et bien pire, « fréquenter les Casinos »c’était « la déchéance  » et appartenir à de la « graine de voyous »….

Mais c’est ainsi que ma passion du Jazz, m’a permis de financer en partie mes études universitaires…

Aletti

2 réflexions au sujet de « Seul ce soir… »

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