« Les études » ou « les copains d’abord » ???


Yaouled

( Suite ).Mes parents, sur le conseil de mon oncle, l’Instituteur Baldenweg, m’ont « mis en pension » au Lycée de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger. Je ne reviens chez mes parents, que les Samedis et Dimanches où je ne suis pas « collé ».

Car, disait-on alors, j’étais un  des « élèves dissipés » de l’internat!!! Tantôt étais-je puni pour avoir participé à un chahut général en classe de Latin, tantôt pour avoir déclenché une bataille de figues sèches au réfectoire, tantôt pour avoir, au cours d’une partie de foot, dans la grande cour, envoyé le ballon dans les vitres du bureau du Surveillant Général, etc….

Mais quand j’étais « de sortie », quelle joie de retrouver la famille, mais également…les copains du quartier de Belcourt, ceux précisément dont la fréquentation, nuisible à mes études, m’avait conduit à « l’enfermement »….

Ma famille habite au 4 du Boulevard Villaret-Joyeuse. Face à notre immeuble se trouve un garage, et derrière ce garage, une impasse et un terrain vague: notre terrain de jeux.

Je me souviens de l’existence dans cette impasse d’un entrepôt qui abritait un grossiste en articles de bureau et fournitures scolaires. Son propriétaire, Mr Staropoli, nous appelait quelques fois pour l’aider à décharger une camionnette, et nous rétribuait en crayons, gommes, ou en plumes « Sergent-Major », dont j’étais le principal bénéficiaire, car mes copains avaient rompu avec l’école. 

Entre deux parties de foot, ou deux parties de « pelote basque », contre le mur blanc de l’entrepôt constellé de traces de balles de tennis, nous occupons notre temps à des discussions sans fin, assis sur le bord d’un trottoir qui menaçait de ruine… Parfois nos discussions s’enflamment et se terminent par une bagarre sans conséquence, qui fait plus de bruit que de mal…. Il nous est arrivé, lorsque la bagarre avait lieu sous les fenêtres d’un immeuble, de recevoir un seau d’eau sur la tête, en signe de protestation des voisins.

Il y a là Albert, fils d’un Facteur et d’une employée des Postes, et Maurice le fils de Madame Hazan, la couturière de ma mère, qui habitent dans le même immeuble que nous. Albert est un athlète en herbe qui deviendra champion cycliste. 

Il y a là, Raoul, dont les soeurs excitent nos commentaires à connotation sexuelle qui mettent Raoul en rage. Il y a Joseph dont le père travaille au garage voisin et que ses parents ont « mis au travail »à 14 ans, car il a échoué au Certificat d’études….

Mais il y a aussi Saïd qui a « quitté l’école »pour travailler avec son père, marchand de légumes au marché de la Rue de l’Union, ce marché fréquenté par la mère d’Albert Camus et cité par ses biographes. Il y a Slimane, excellent joueur de foot, qui s’exprime plus facilement en Arabe qu’en Français, et qui ne fréquente que l’école Coranique du Marabout, où se trouve le cimetière musulman. Il y a aussi Aït-Kaçi, un Kabyle surnommé par les Arabes « Bouselouff » (en Arabe, tête de mouton), – parce qu’il est frisé et blond aux yeux clairs -, qui joue magnifiquement d’une flûte, qu’il s’est fabriquée avec un roseau.

Le plus « argenté » de nous tous, c’est Saïd, car il est rémunéré, chichement, par son père, le marchand de légumes qu’il accompagne aux Halles Centrales, en bas du Boulevard Villaret-Joyeuse, dès 4 heures du matin pour faire ses achats de légumes, puis pour se rendre au marché préparer son étalage. Il est apprécié de tous car de temps à autres, nous allons en sa compagnie chez l’épicier arabe de la rue de Lyon, et il nous paye une bouteille de Limonade « Hamoud Boualem », qu’Ahmed, le garçon qui travaille chez l’épicier, nous sort, bien fraîche, de la glacière.

Je n’oublie pas les « expéditions » que nous faisons, en bande, au Jardin d’Essai, un superbe jardin botanique, proche du Stade Municipal où je joue au Foot dans « l’équipe cadets » du RUA.

Nous prenons le tram des CFRA, une sorte de tortillard, dont on pouvait, quand il ralentissait, monter ou descendre en marche: ainsi, nous allons jusqu’au Jardin d’Essai, en fraude, et descendons du wagon, dés que le contrôleur se pointe, pour prendre le tramway suivant, « à l’oeil »….

Au Jardin d’Essai, sur le banc qui se trouve près du Grand Bassin, nous passons des heures à discuter: le foot, les filles qui passent, dont on se contente de rêver, car , tout juste pubères, nous n’en intéressons encore aucune. Mais les filles sont déjà un sujet à controverse avec les Arabes, qui trouvent normal d’interpeller une européenne, mais qui se fâchent dès que l’on importune une Arabe, surtout si elle est voilée, ce qui est « haram »à leurs yeux….

Mais nos plus grands exploits, ceux qui étonnent tout le quartier, et terrorisent ma mère, ont lieu dans le boulevard qui descend vers les Halles.

Joseph, récupère parmi les débris de voitures empilés au fond du garage, des roulements à bille, et Saïd nous procure chez l’épicier arabe de la rue de Lyon, des caisses de « Savon de Marseille » vides, avec quoi, dans l’atelier du garage, nous fabriquons des « chariots à roulements », avec lesquels nous déferlons à toute vitesse sur le boulevard, parmi les voitures (rares à l’époque) et les camions, en poussant des hurlements sauvages, sous le regard désapprobateur des passants.

Jusqu’au jour où « Bouselouf » est passé sous un camion est s’en est sorti avec de multiples fractures. Cet épisode a mis un point final à nos « exploits ».

Le pauvre « Bouselouf », avec des restes de caisses de savon s’est fabriqué une boîte qui deviendra son « fonds de commerce »: il rejoindra le peuple des « petits cireurs » de chaussures, les « Yaouleds » comme on les appelait alors, qui écument les terrasses de café pour proposer leurs services.

Mais, peu à peu, l’école est devenue, entre nous, un sujet tabou: mes copains sont fâchés avec les études. L’école, sa discipline, les devoirs à faire à la maison, tout cela « leur prend la tête » comme on dit aujourd’hui…

C’est ce qui fait que très vite nos routes vont se séparer…..Mes parents me reprochent le temps que je passe avec « ces voyous sans éducation », mais je tiens tête car ce sont encore « mes copains », mais je sens que nos centres d’intérêt divergent de plus en plus….

Le Lundi matin, je reprends, le coeur serré, le chemin de l’internat.

Dans le trolleybus qui part de la Place du Gouvernement, juste en face du Bar du Gallia, – encore un autre grand club de foot – je retrouve d’autres copains, ceux qui comme moi rejoignent le Lycée de Ben Aknoun pour se replonger dans « le monde des livres ».

J’ai vécu ainsi, alors que j’avais entre douze et quinze ans, à l’intersection de deux mondes, celui qui échappant à « l’école »se condamnait à l’illétrisme et à rejoindre le peuple des « défavorisés », et l’autre, celui qui grâce à l’éducation, grâce à des maîtres que je n’oublie pas, s’engagent sur la voie d’un autre destin….(à suivre)

PS: sur le site http://www.demarcalise.com/iconisma/?q=image/100-phabelcourt-15 on trouvera d’intéressantes photos du Belcourt de ma jeunesse. La photo du Bd Villaret-Joyeuse montre l’immeuble (jaune) où nous habitions. On apprend sur ce site, que ce quartier tombe aujourd’hui en ruines…

Une réflexion au sujet de « « Les études » ou « les copains d’abord » ??? »

  1. Jacques

    Ah…il est beau le jeune pensionnaire……..!!!!

    Moi, je n’étais pas pensionnaire.
    Mais dès le lundi soir, j’avais récolté une colle pour le jeudi matin, puis une autre pour le jeudi après-midi et enfin une pour la samedi après-midi.

    Comme ça je pouvais chahuter tranquille le reste de la semaine !

    En revanche, la « cérémonie » consistant à faire signer par mon père les trois bulletins de colle……

    jf.

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