Les « tapas ».


( Suite )

L’écriture est, pour moi, une manière de défier la fuite du temps. C’est aussi une manière de remplir, aujourd’hui, un « devoir de mémoire » à l’égard de ceux de mes ancêtres que j’ai eu la chance de connaître. Mes deux grand-mères m’ont transmis leurs souvenirs, et ce faisant, elles ont contribué à me rendre conscient de mes racines. Grâce à elles, j’ai toujours su qui je suis. Même lorsque les circonstances de ma vie professionnelle, plus tard, m’ont fait approcher, parfois côtoyer des gens appartenant aux couches sociales les plus enviées.

En écrivant, je fais à mon tour, oeuvre de transmission à mes proches.

Ma grand-mère maternelle me disait souvent : » dans la vie, nul ne peut savoir où il va, s’il ignore d’où il vient. »

En outre, mon autre grand-mère, sentant sa fin prochaine, me disait, dans ses rares moments d’épanchement, que « la mort physique n’est rien. La vraie mort, c’est celle qui procède de l’oubli. Le jour où plus personne ne pensera à moi, et ne se souviendra de moi, ce jour là, je serai vraiment morte ».

Ces paroles me touchaient profondément. Quand on est encore enfant, on a du mal à concevoir « la mort » de ceux qu’on aime.

Je répondais  » Mais Grand-mère, je ne veux pas que tu meures. » Ma voix tremblait en disant cela. J’ajoutais:  » Je te promets que je ne t’oublierai jamais… ». Des choses que l’on dit avec la sincérité d’un coeur d’enfant. Et ma grand-mère, avec un sourire indéfinissable, et d’une infinie tristesse me donnait un baiser sur le front.

C’est en pensant à tout cela que j’écris, sachant que sur internet, « rien ne se perd ». Et rien ne s’oublie.

Ma famille, c’est en microcosme, un raccourci de la « diversité » de la société algérienne de l’époque coloniale. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, mes grands parents avaient des ascendances italiennes, suisses, maltaises et espagnoles.

Tous ces gens, pauvres, et simples lorsqu’ils sont arrivés en Algérie, n’avaient qu’une ambition: trouver du travail, pour échapper à la misère de leur condition, dans leur pays d’origine. Par le travail, ils ont conquis leur dignité dans leur pays d’adoption.

Inutile de dire que quand les miens sont arrivés en Algérie, avec leurs deux « couffins », il n’y avait pas de centre d’accueil pour les recevoir, ni revenu minimum d’insertion, et encore moins d’assistance médicale gratuite. Pas plus qu’ils n’ont été « accueillis », au moment de l’exil, si ce n’est pas d’infâmes propos, comme ceux du Socialiste Gaston Deferre, à Marseille.

Et pourtant, la France, qui était à cette époque, même après la défaite de 1870, encore une grande nation, exerçait un rayonnement qui en faisait une nation respectée. C’est la seule explication que j’ai trouvé à la fascination que la République française inspirait dans ma famille.

Un exemple:  ma mère avait la nationalité suisse par filiation de son père. Lorsqu’elle a épousé mon père, (fils d’un Maltais qui s’était engagé en 1916 pour combattre aux côtés de la France, afin d’en obtenir la nationalité), celui-ci lui a demandé de renoncer à sa nationalité suisse, et de devenir « française, par le mariage ».

Leurs enfants auraient pu bénéficier de la double nationalité. Mais pour mon père, on était Français. Point final. Et ma mère, par amour de mon père a cédé. Anecdotique, direz-vous !!! Pourtant, le destin de leurs cinq enfants auraient pu en être transformé: nous aurions pu être « les Petits Suisses » de la famille….

Mais si chacun se sentait profondément Français, dans cette famille, chacun conservait ses traditions, ses valeurs, je n’ose pas dire « sa culture » car, chez mes grands parents le mot « culture » avait un sens très limité.

Sauf sur un plan. Car si la gastronomie fait partie de la culture, alors, chaque branche de la famille avait « sa culture ». Et dans ce domaine, le « choc des cultures » avait lieu dans les cuisines. Car il existait, entre les deux branches de la famille, une sorte de rivalité, qui trouvait sa source dans la conviction de chacune, que l’on mangeait plus mal chez l’autre…. 

Ma mère avait hérité de sa mère un savoir faire culinaire  » à l’italienne ». Beaucoup de pâtes, et surtout la « macaronnade en sauce tomate », des gros plats de légumes, des gratins de patates, de la bonne grosse cuisine familiale. Elle faisait parfois allusion, avec ironie, à la cuisine préparée par sa belle-mère, faite de petites portions et de « petits plats »: ce qu’en Espagne, on nomme des « tapas ».

Et je dois avouer, même si je n’ai jamais souffert de la faim, chez ma grand-mère maternelle où les plats de spaghettis étaient copieux, que j’avais du plaisir quand je rendais visite à mon autre grand-mère, à respirer, en montant l’escalier, les odeurs de poivrons frits, de l’ail caramélisé, du safran qui pimentera une paella toute simple aux légumes, ou les calamars à la « plancha ».

Quand je passais à table, servi, comme on sert un Prince, par ma grand-mère qui ne se mettait jamais à table avec moi, sans doute par tradition familiale lointaine, à moins que ce soit par manque d’appétit, je me trouvais en présence d’une quantité de petites assiettes, dans lesquelles il y avait un poivron frit, une tomate farcie, une côtelette poêlée, une aubergine en beignets….et quelques olives. Une manière pour ma grand-mère, de perpétuer la tradition espagnole des « tapas ».

De ces tapas qu’elle n’avait pas eu souvent le plaisir de goûter dans une jeunesse dont elle n’avait conservé, en souvenir, que les privations dûes à la misère.

Car elle me l’a souvent répété: elle se souvenait d’avoir entendu dire par sa propre grand-mère, que chez elle, en Espagne, « il arrivait que l’on se contente de « l’ombre d’un anchois » et de deux olives, avec une tranche de pain ».

( à suivre )

2 réflexions au sujet de « Les « tapas ». »

  1. martinepages

    Je me plais à imaginer que l’on puisse concevoir des tapas « au mètre », de la même manière que certains restaurants présentent les pizzas aux dimensions que l’on souhaite. Les tapas auraient alors une autre épaisseur, et peut-être une autre saveur, pour le coup. Mais…il n’y a pas de secret, on ne refait pas l’histoire. En tous cas, tes madeleines m’ont mis l’eau à la bouche! Encore très plaisant, ce récit!

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  2. Jacques

    « Ces paroles me touchaient profondément. Quand on est encore enfant, on a du mal à concevoir « la mort » de ceux qu’on aime. »

    Votre phrase me remet en mémoire que lorsque j’étais moi-même un gamin et que j’entendais les adultes dire : »untel a PERDU sa femme » ou « Unetelle a PERDU son mari », j’imaginais qu’ils les avait perdu dans la forêt et je trouvais ces adultes bien maladroits….

    jf.

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