Femmes d’Alger


Ma grand-mère paternelle a eu jusqu’à l’extrême limite de ses forces un courage exceptionnel. Peu de temps avant qu’elle n’entre dans la phase finale de son cancer qui a duré un mois, elle travaillait. C’était une « lève-tôt », comme mon père d’ailleurs.

Elle habitait dans un petit appartement, au-dessus des bureaux de mon père.

Debout à cinq heures du matin elle avalait un café noir, et l’estomac vide, car elle ne « supportait » plus rien, elle partait, à pied, seule, petite silhouette fragile, au lever du jour rejoindre la rue d’Amourah.

C’est cette petite silhouette qui reste gravée dans ma mémoire.

A cette époque, nous sommes en 1946, mon père avait créé, pour ma grand-mère qui ne concevait pas de vivre sans travailler, un atelier de conditionnement de figues sèches et de dattes dans un grand entrepôt, à deux pas du Jardin d’Essai.

Il parcourait, dans sa vieille Peugeot 202, les routes montagneuses de Kabylie, accompagné de ses deux fidèles, Touami et Bendada, qui lui servaient depuis toujours, de guides, et parfois d’interprètes. Il avait, sur place, des fournisseurs kabyles qui regroupaient les figues, récoltées par les femmes, qui les avaient fait sécher sur le toît de leurs mechtas, étalées sur des toîles de jute, et il organisait les tournées de « ramassage » avec un camion qu’il affrétait auprès d’un de ses copains.

Je l’ai souvent accompagné dans ses tournées, et je me souviens de ces petites routes étroites et caillouteuses, qui nous conduisaient de Ménerville à Tizi-Ouzou, à Boghni, Tizi-Reniff, ou Tigzirt…

De même que je l’ai souvent accompagné dans le Sud algérien, aux confins du Sahara, jusqu’à Biskra où il négociait des cargaisons de dattes destinées aux ateliers de la rue d’Amourah.

C’est sans doute au cours de ces incursions dans le Sud que j’ai contracté le virus de la passion du désert saharien.

C’est ma grand-mère, qui réceptionnait ces cargaisons, et dirigeait l’atelier de conditionnement. Le figues arrivaient dans des casiers et passaient directement dans une étuve où elles étaient stérilisées, puis passaient dans un séchoir, avant d’être déversées sur une grande table.

Je revois cette grande table autour de laquelle, une vingtaine de femmes arabes, aux vêtements folkloriques et bariollés, à la fois rieuses et bavardes, les triaient, puis les emballaient, dans un alignement parfait, dans des petites corbeilles en osier.

De temps à autres, ma grand-mère s’asseyait auprès de l’une d’elles, pour lui montrer, par l’exemple, comment on doit soigner cette présentation, car ces fruits secs étaient destinés à l’exportation en France. Et ma grand-mère détestait le travail baclé….

Je revois, également, dans un coin de la pièce, le petit canoun où posé sur des braises, une grande théière maintenait un délicieux thé à la menthe au chaud. De temps à autres, une femme se levait et servait à celles qui le souhaitaient, un petit verre de thé qu’elles buvaient, en aspirant bruyamment le liquide bouillant. « Sroun besef, disaient-elles » en riant.

Parmi ces ouvrières, quelques femmes, au visage marqué de signes mystérieux sur le front, qui leur donnaient un air sévère qui ne correspondait pas à leur gaité et à leur douceur. Elles avaient pour l’enfant que j’étais encore, des attentions qui restent gravées dans ma mémoire, tout comme les mots d’Arabe qu’elles me disaient en riant. Je pense souvent à elles en feuilletant un ouvrage reproduisant des oeuvres du peintre Dinet, et je songe aux vertus de l’innocence, qui faisait que rien, à 13 ans, ne me laissait présager qu’un jour, un fossé nous séparerait  de ceux et celles auprès de qui nous vivions des moments si paisibles…..

Les dattes, elles, étaient soigneusement sélectionnées, et les « Deglet Nour » – la reine des variétés -, appétissantes, dorées et sucrées, rangées dans des barquettes ornées d’une belle étiquette et d’un petit ruban. Elles étaient destinées aux vitrines des confiseurs, à l’époque de Noël, à Paris.

A la fin de la journée, ma grand-mère donnait le signal de la fin du travail, et comme une envolée de colombes, les ouvrières, après avoir revêtu leur haïk blanc sans lequel elles ne pouvaient sortir dans la rue, se dispersaient jusqu’au lendemain.

Alors commençait pour cette femme courageuse, le nettoyage de la table, et des locaux, et le comptage des colis réalisés pendant la journée.

Puis elle repartait, petite silhouette maigre et fragile, à pied, la nuit tombée, jusque chez elle.

Parfois, à la demande de mon père, j’allais la chercher pour la raccompagner. Mon père craignait, sans doute, qu’elle fit un malaise en raison de son état.

 Pourtant elle marchait à mes côtés, d’un pas vif, mais s’arrêtant de temps à autres, pour souffler. De sa petite voix aigüe, aux délicieux accents espagnols, elle me parlait, avec douceur. Le plus souvent, la conversation pouvait se résumer à quelques recommandations, dont celle qui revenait le plus souvent:  » tu dois bien travailler à l’école, car ton père fait beaucoup de sacrifices pour que toi et tes frères vous puissiez étudier ».

Car « l’Ecole », pour cette femme qui savait à peine écrire son nom, c’était l’alpha et l’oméga de la réussite qu’elle souhaitait pour ses petits enfants.

J’acquiescais. Depuis la rue d’Amourah, nous avions parcouru une bonne partie du chemin sous les platanes du Boulevard Thiers. Nous arrivions à la hauteur de la rue Aumerat et passions devant l’école où l’instituteur Germain avait préparé Albert Camus à son destin…. Mais à cette époque, je ne savais pas encore qui était Albert Camus. Qui le savait, d’ailleurs ????

Il n’empêche qu’en quelques pas, nous approchions de la Fontaine de Jeanne d’Arc, où Camus raconte,-précisément, dans « Le Premier Homme » -, qu’à la sortie de l’école Aumerat, les jours de canicule, il faisait une halte avec ses copains, pour se tremper dans les eaux du bassin de cette fontaine, qui je l’espère, coule encore aujourd’hui…..  

14 réflexions au sujet de « Femmes d’Alger »

  1. Ping : Ghardaia. Souvenirs…. | Tempus Fugit….

  2. Jacques

    J’ai tout à fait conscience de n’être plus dans le sujet de vore article.
    Je m’arrête donc là, mais la droite ne me fait nullement peur.

    Vous savez que j’apprécie beaucoup ce récit de votre jeunesse, tout comme j’avais apprécié vos aquarelles lorsque vous nous en proposiez.

    jf.

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  3. berdepas Auteur de l’article

    @Jacques: un mauvais allié, peut-être, mais un allié c’est celui qui vous fait élire Président. Si Mélenchon et Le Pen n’avaient pas appelé à voter Hollande, il ne serait pas « le Grand Président » que la France attendait….

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  4. berdepas Auteur de l’article

    @Jacques: Et alors ??? Pourquoi avez-vous si peur de « la Droite »??? Pardon, mais je ne vois pas le rapport de tous vos commentaires avec les « Femmes d’Alger » ????

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  5. Jacques

    Coté ridicule…..

    Voici la dernière dépêche de presse de CE SOIR:

    Mélenchon qualifie le PS d' »astre mort »
    Créé le 28-10-2012 à 20h01 – Mis à jour à 20h01

    PARIS (Sipa) — Jean-Luc Mélenchon a tapé fort sur le Parti socialiste dimanche, le qualifiant d' »astre mort » et de « grosse machine morose ».
    « J’ai passé 30 ans au Parti socialiste, mais je n’éprouve aucune nostalgie. Pour moi, c’est un astre mort, c’est une grosse machine morose », a estimé le co-président du Parti de gauche lors de l’émission Tous politiques sur France Inter.
    Il a confirmé qu’il n’avait pas été invité au congrès du PS ce week-end à Toulouse.

    Et vous appelez ça UN ALLIE ????

    jf.

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  6. berdepas Auteur de l’article

    Mais Mélenchon est TOUJOURS l’allié du PS, sans lequel Hollande n’aurait jamais été élu. De même que vous devriez vous souvenir plus souvent que la Môme Le Pen a appelé à voter contre Sarkozy , donc pour Hollande. Alors, mettez un bémol sur votre sempiternelle chanson sur les affinités entre l’UMP et le Front National.Vous serez moins ridicule…..

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  7. berdepas Auteur de l’article

    @Boff !!! Vous feriez mieux parfois de retenir vos pulsions d’écriture. Car pour énoncer de telle âneries, il faut vraiement que votre parti pris de gauchisme aussi primaire que sectaire vous aveugle.On ne peut pas comparer le Haïk que portaient les femmes algériennes de cette époque, avec d’ailleurs une certaine élégance, et la burqa ou le tchador.D’ailleurs, en Algérie, même aujourd’hui, une femme en tchador ou en burqa, ça n’existe pas.
    Quand au refrain de la Droite qui court derrière l’extrême droite, il commence à s’user depuis 1981….Essayez, dès maintenant, de trouver autre chose pour empêcher que la Gauche soit dès les prochaines élections, engloutie sous une vague bleue….D’autant plus que le Parti Socialiste est bien mal embarqué, avec comme équipage de soutes,le ramassis de maoistes, de trotskystes et autres nostalgiques du stalinisme, avec à sa tête, un Mélenchon bourré de fric, qui ferait volontiers les yeux doux à Hugo Chavez et même au vieux Fidel Castro….

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  8. Jacques

    Si je comprend bien haïk, burqua, tchador, c’est du pareil au même.
    Et si je comprends toujours bien, cela ne gênait personne, à l’époque, que des femmes arabes arpentent les rues françaises avec ce vêtement.
    Il est vrai qu’à ce moment-là, le Front National n’existait pas encore…et l’UMP ne lui courait pas après……

    jf.

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  9. Jean Pierre

    Votre récit est pationant jusqu’ici. Allez-vous len faire un livre? C’est en tous cas une histoire émouvante dont je peux, quelques parts associer celle de ma famille.

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