La Jeep.


Nous sommes en Juillet 1945. La guerre est finie.

Je suis en vacances chez ma grand mère. Alors que je prends le soleil sur le balcon, en bouquinant, j’entends la sonnette de l’appartement qui sonne avec une insistance inhabituelle.  J’entends également ma grand-mère qui se précipite, poussant de hauts cris. Je me dis qu’il se passe quelque chose.

Dans la cuisine, je trouve ma grand-mère en pleurs, serrant dans ses bras,….mon oncle dont le képi est tombé au sol. Ma grand-mère entre deux sanglots s’écrie, « Mon fils !!! Mon fils chéri !!! ». L’émotion m’envahit…

C’est mon oncle Baldenweg qui revient, après avoir participé aux combats de l’Armée d’Afrique, – qui ne comptait pas que des « indigènes » – qui l’ont mené du débarquement en Provence, jusques aux bords du Danube.

Parti sous-lieutenant de réserve, il en revient Capitaine, le torse couvert de décorations. Je suis ébloui: je tombe à mon tour dans les bras du héros. « Alors, microbe !!!  ( mon parrain m’appelait depuis que j’étais tout petit, « microbe » !!!). As-tu été sage avec ta grand-mère ??? T’es-tu bien occupé d’elle ??? ». Je reste muet d’émotion.

Puis il nous fait comprendre qu’il n’est pas encore complètement libéré de ses « obligations militaires », et qu’il est attendu, en bas, dans la rue Géricault, par une Jeep. Je me précipite au balcon pour la voir.

Pendant ce temps, ma grand-mère alerte tout le quartier. Elle a l’habitude de communiquer avec ses voisines et avec ses copines de l’immeuble qui est de l’autre côté de la rue. Je l’entends hurler:

« Madame Raffi !!! Madame Irolo !!! Madame Jacono !!!! « Il » est là, « Il » est de retour !!! » Les voisins de ma grand-mère rappliquent, dans un brouhaha indéscriptible. Je voudrais dire quelques mots à mon oncle, mais il m’est impossible de l’approcher.

D’ailleurs, il prend congé, car on l’attend en bas dans « la Jeep ».

Je descends les escaliers deux à deux, avec lui, pour le voir partir dans « sa Jeep ». En passant, il fait un signe à « Momo » , l’épicier qui est sorti de sa boutique avec Moktar, son employé. Un autre signe à Madame Costa la Boulangère. Il saute dans sa jeep qui démarre en trombe sous les regards d’un attroupement. Tout le monde me demande: « C’est ton oncle Charles ??? ». Je suis cramoisi de fièreté et de plaisir.

Puis je remonte les cinq étages d’escaliers, toujours deux à deux, pour retrouver ma grand-mère, rayonnante. « Il n’est pas beau, mon fils, en Capitaine de l’Armée française ??? » interroge-t-elle à la cantonade ???

Puis une à une, les voisines, les copines de ma grand-mère s’en vont, et nous restons seuls tous les deux, lorsque j’aperçois, dans le petit couloir, près de la porte d’entrée, une grosse caisse en bois, avec des inscriptions en anglais. Ma grand-mère sort un tourne-vis et me demande de l’ouvrir: nous découvrons, dans cette caisse pleine à rabord, des boîtes de biscuits, des boîtes de beurre salé, des boîtes de corneed beef, des boites de bacon, et dans de l’emballage comme je n’en avais encore jamais vu, plusieurs pains carrés dont l’odeur nous deviendra familière…Des saveurs que je n’avais jamais connu jusqu’ici, et qui allaient faire le régal de la famille.

Toute la soirée, ma grand-mère me parlera de son fils. Elle me rappelle qu’après être sorti de l’Ecole Normale d’Instituteurs, il a fait son service militaire, est entré à Saint Maixent, d’où il est sorti aspirant.

Chez cette italienne, je percevais, en l’écoutant, cet amour naïf de la France, que son père Garibaldien lui avait transmis. En l’écoutant, également,  je me souvenais des nombreuses fois où, à ses copines du quartier qui lui demandaient des nouvelles de Charles, qui avait grandi sous leurs yeux, elle répétait combien elle était fière d’avoir « donné un fils à la France », tout en espérant qu’il en revienne vivant.

Dans toute la famille, l’amour de la France était un sentiment partagé au point qu’il ne souffrait aucune discussion.

Je m’en souviendrai toujours : la seule paire de gifles que j’ai reçu de mon père, pendant toute ma jeunesse, c’est en revenant de l’école . Je devais avoir sept ou huit ans. A cette époque-là, on nous rassemblait dans la cour de l’école, chaque matin avant les cours, pour assister au lever des couleurs. Puis nous chantions  » Maréchal, nous voilà, devant toi le sauveur de la France…. » suivi d’un couplet de la Marseillaise.

Ce jour-là nous apprenions, en cours d’Instruction Civique, les paroles d’un nouveau couplet de la Marseillaise. Et en rentrant à la maison, la tête pleine de ces paroles dont je ne comprenais pas le sens révolutionnaire profond, j’ai chanté, à tue-tête, cet hymne guerrier, en tournant ses paroles en ridicule.

Et je me suis ramassé une paire de baffes dont je me souviendrai toute ma vie. « Que je ne t’entende jamais plus plaisanter sur ces choses là, m’a dit mon père ». 

Chez-nous, on ne plaisantait pas avec « la France ».   

3 réflexions au sujet de « La Jeep. »

  1. Croyez-vous qu’il n’y avait que chez vous qu’on ne plaisantait pas avec « la France ». ???
    Mon père, voyez-vous, a été nommé Officier AU FRONT, dans les Ardennes.
    Il a ramené son unité et son matériel d’artillerie, sous les bombardements allemands, jusqu’à Bordeaux où il a été démobilisé.
    Il a reçu la Médaille Militaire près de vingt plus tard. Il a refusé d’aller à la cérémonie dans la Cour des Invalides, pourtant à deux pas de chez nous, Il a estimé qu’il n’avait que fait son devoir envers son Pays et n’avait donc pas besoin d’une médaille à ce propos.

    jf.

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