L’équipage du pédalo est au complet.


On sait qui est « le Capitaine du Pédalo » sur lequel nous sommes désormais embarqué.

Mais on ignorait qu’il avait recruté un petit mousse. On sait maintenant qui est le mousse.

Quand j’étais petit, ma mère me chantait une chanson, de sa voix douce:

 » Vas petit mousse, vas com’ j’ te pousse …. »

Les chalutiers.


( Suite ).

Ma grand-mère paternelle, a une soeur, Françoise, plus jeune qu’elle qui avait épousé un maçon espagnol , Vincent Garcia, dont le patronyme indique clairement les origines, mais qui a acquis la nationalité française, car « il a fait la guerre de 14 »,- comme on disait alors -, dans les zouaves. Et il  en est revenu, sans blessure, et sans séquelles, contrairement à mon grand-père, gazé et mort prématurément, que je n’ai pas connu.

Vincent Garcia, tout en travaillant sur des chantiers de construction, a bâti lui-même  sa maison, aux « Deux-Moulins », près de Saint Eugène où je suis né. Il y a consacré tout son temps libre, les longues soirées d’été et les dimanches. D’ailleurs, je l’ai toujours connu une truelle à la main.

Cette maison, très petite, au départ, s’était agrandie au fur et à mesure que la situation du couple s’améliorait. Elle comportait un grand jardin qui s’étageait au flanc d’une petite colline. Elle était à la fois le fruit du travail et la fierté  de l’oncle Vincent, qui passait une bonne partie de son temps dans son potager, et aux soins de ses magnifiques rosiers.

Mes parents, qui travaillent tous deux, à cette époque, me confient souvent à ma grand-mère pendant les « grandes vacances ».

Je dois avoir huit ou neuf ans. Avec ma grand-mère nous prenons le tramway qui nous conduit jusqu’au terminus des « Deux-Moulins ». Puis nous terminons notre trajet à pied le long d’un boulevard qui longe la mer, avant d’entamer la montée d’un escalier assez raide, qui, entre deux rangées de maisons habitées par des familles arabes, nous amène au flanc de cette colline où se trouve la maison de la tante Françoise et de l’oncle Vincent, que j’appelle « Grand-père », car il est devenu pour moi, un grand-père de substitution.

Nous sommes accueillis là, avec une  chaleur affectueuse. L’oncle Vincent et la tante Françoise n’ayant pas de petits enfants, je suis un peu le « chouchou » de toute la famille. De plus, la Tante Françoise est ma marraine. Une vraie marraine. 

Ma grand mère retrouve ici ses marques: pendant qu’elles font de la couture ou de la broderie, elle parle souvent le Valencien, à voix basse, avec sa soeur, une femme de coeur, doublée d’une excellente cuisinière. Je ne comprends pas le sens de toutes leurs conversations, mais je devine qu’il est question de leurs parents et de leurs souvenirs de jeunesse. C’est en tendant l’oreille que j’apprends que le père de la mère de ma grand-mère s’appelait Matthieu, et que sa mère, Joséphine Reig était d’une famille de pêcheurs de Denia…..

Dans cette chaude ambiance familiale, qui est une caractéristique des familles espagnoles où l’enfant est au coeur de toutes les attentions, j’assiste à la confection de paellas monstrueuses, de chaudrons d’olletas, et surtout de poulet rôti à l’ail, de sardines à la plancha ou en escabèche, de calmars frits, de salades de poivrons grillés. Tout cela s’est inscrit dans ma mémoire.

Le Dimanche, mes parents nous rejoignent amenant avec eux avec mon autre grand-mère, mon oncle, l’Instituteur Baldenweg (mon parrain), ainsi qu’une tante avec son mari et ses petites filles plus agées que moi. Et ce sont de grandes tablées joyeuses, où tout le monde parle en même temps et où personne n’écoute vraiment personne. Mais tout le monde a l’air de trouver ça naturel, et cela ne nuit pas à la chaleur de l’ambiance. Bien au contraire.

Le soir, à la tombée du jour, de la terrasse de la maison, d’où l’on voit la mer jusqu’à l’horizon, j’assiste au côtés de l’oncle Vincent, – qui de temps à autres me prête ses jumelles -, au retour des chalutiers qui, les uns derrière les autres, entoués d’une nuée d’oiseaux de mer, prennent la direction du port d’Alger. Le spectacle devient passionnant par gros temps, car les chalutiers s’enfoncent dans la vague, mais ressurgissent à chaque fois, à ma grande surprise. Au loin, j’aperçois les « deux chameaux », deux grands rochers au milieu des eaux, en face de la Pointe Pescade, sur lesquels les vagues viennent se briser.

Ces images sont profondément gravées dans ma mémoire.

Dans la journée, je suis autorisé à aller rejoindre mes petits copains algériens, pour jouer au « gendarme et au voleur », aux billes, à la toupie, aux noyaux, ou au serpent. Le serpent ??? Ce n’est pas, comme on pourrait le craindre, un jeu dangereux.

Il s’agit de tracer à la craie sur le sol, un long ruban, avec des cases qui ont chacune une fonction: prison ou bonus ou retour en arrière. Et la compétition se déroule, à coups de capsules de bouteilles de limonade, que l’on fait avancer d’une pichenette, en évitant les cases « prison »…. Des jeux d’enfants pauvres, des jeux qui ne coûtent pas cher, mais qui nous occupent passablement.

Mes copains s’appellent Saïd et Younès. Ils ont à peu près mon âge. Nous parlons tantôt en Arabe, tantôt en Français. De temps à autres Salim, le frère de Younès se joint à nous: il a sur nous tous un certain ascendant car il est plus âgé que nous et surtout « plus balaise ».

De temps à autres, un de mes copains m’amène chez lui, et sa mère me fait goûter à de délicieuses pâtisseries arabes, arrosées de limonade de la marque « Hamoud Boualem »….Saïd semble fier de me présenter à sa mère, qui refuse obstinément que Saïd vienne chez nous, considérant, sans doute que « ce n’est pas sa place »….

Avec le grand Salim, nous apprenons à confectionner des « tire-boulettes », avec un manche taillé dans des branches d’olivier sélectionnées pour la robustesse du manche et pour leur forme en V. Ce lance-pierres nécessite des lambeaux de vieilles chambres à air de vélo, et un petit morceau de cuir où se loge la pierre, notre projectile. Avec cet engin, nous partons à la chasse aux moineaux dans les sentiers de la colline….mais nous revenons le plus souvent bredouilles.

Au cours des longues soirées d’été, la famille se retrouve après diner sous la véranda recouverte de canisses, et les enfants que nous sommes, écoutent dans l’ombre les conversations sérieuses des adultes, ou les blagues que raconte mon oncle.

Puis ma grand-mère me conduit, à mon grand regret, au lit. Pour me consoler de devoir quitter la compagnie aussi tôt, elle me parle doucement avec son délicieux accent espagnol qui sonne encore aujourd’hui dans mes oreilles….Au bout d’un moment, c’est ma mère qui vient me souhaiter « bonne nuit ».

Rien ne vaut le baiser d’une mère pour s’endormir en paix.

Et le lendemain, tout recommençait. C’était ça, pour moi, le bonheur.

( à suivre ).