Les oreillettes et les « rollets »…


Ma grand-mère paternelle est morte prématurément, en 1946, d’un cancer: elle avait 56 ans. J’avais donc 13 ans. J’ai encore des souvenirs assez précis des moments passés auprès d’elle.

Depuis Octobre 1944, je suis interne au Lycée de Ben Aknoun. C’est mon oncle, l’Instituteur, qui suivait mes études de près et qui avait « l’oreille » de mes parents, et qui avait insisté auprès d’eux pour que j’entre à l’internat: il considérait que si j’étais resté chez mes parents, qui habitaient alors le quartier populaire de Belcourt, je risquais d’être détourné de mes études par « les mauvaises fréquentations », les « copains » de la rue, plus motivés par le foot que par les études, et qui avaient alors ( déjà ) une réputation de voyous…..

Reçu au « Concours des Bourses », je suis donc « boursier »et dispensé de l’examen d’entrée en sixième.

Je rentre dans ma famille tous les Samedis soirs, pour regagner le Lycée soit le Dimanche soir, soit le Lundi matin, à condition de ne pas rater le trolleybus qui part à 7heures de la Place du Gouvernement, et où se retrouvent, nombreux, des élèves qui se rendent au Lycée.

Ce trajet en trolleybus, respecte un rituel: nous nous arrêtons à El Biar, devant une brasserie réputée, où nous prenons un dernier bol de café au lait, avant le terminus qui signifiait pour nous la fin (provisoire) du chemin de la liberté.

Puis nous prenons le bus suivant, surchargé, car c’est le dernier. Le contrôleur, un Arabe sympathique surveille « l’embarquement »en hurlant « Avancez sur l’avant, avancez sur l’avant ». Lorsqu’il juge qu’il a fait le plein de passagers, il actionne le système pneumatique de fermeture des portes.

Un jour où le trop plein empêchait les portes de se fermer, il hurle:

-« les derniers, là-bas, descendez !!!! descendez tous !!!!

Un Lycéen espiègle répond, allusion au cours d’Histoire de France que nous avons tous en mémoire: « nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !!! »

Réponse du contrôleur: « Qui c’est çui-là qui a dit ça ???? En choeur, les gamins que nous sommes répliquent:  » c’est Mirabeau !!! ».  » Et bien Mirabeau dehors !!! Vous entendez, Mirabeau dehors, j’ai dit !!! ».

Mais c’est un brave type. Il sait que c’est le dernier bus avant midi et il ne laissera personne « sur le carreau ». On se serre un peu plus dans le bus et finalement tous peuvent y pénétrer, serrés comme dans une boîte de sardines.

Pendant les périodes de vacances scolaires, je partage mon temps entre « les copains », les virées dans le bled avec mon père, ou une visite chez l’une ou l’autre de mes grands mères.

Le jeudi, il m’arrive souvent de rendre visite à ma grand-mère paternelle, que j’appelle « Mémé » et qui habite à deux pas de chez mes parents.

Dès que j’entre chez elle, je suis heureux de retrouver l’odeur d’ail et de poivrons frits qui flotte toujours dans sa petite cuisine.

Elle me prépare un bol de café au lait, accompagné de ces friandises qu’elle adore confectionner, car ce faisant elle se souvient de sa mère espagnole, – ou plus exactement Valencienne -, qui lui avait appris à faire des « rollets » ( prononcez rolliettes » ), des « oreillettes », et des « pets de nones ». Elle me répète souvent: « ce que tu manges là, c’est ce que ma mère faisait quand j’étais petite, dès qu’elle avait un peu de sous pour acheter la farine, le sucre et les oeufs ».

Assise en face de moi, de l’autre côté de sa petite table de cuisine, elle me regarde m’empiffrer de ces friandises qu’elle me présente dans une petite corbeille en osier, enveloppées d’un torchon blanc.

Plus tard, les « rollets », ces anneaux de farine sucrés au fort goût d’anis, que je retrouverai en Espagne dans certaines boulangeries, évoqueront pour moi, comme « la madeleine » pour Proust, de précieux souvenirs d’enfance.

Elle me répéte, « mange mon fils, mange !!! J’en referai encore ». Elle ajoute, parfois: « quand j’étais petite, ma mère en faisait des paniers entiers, mais je n’avais le droit que d’en manger une ou deux !!! ».

« – Ah bon ??? Pourquoi Mémé ??

« – Parce que nous étions très pauvres. » En tournant la tête vers un portrait de vieille femme au regard sombre, habillée tout de noir pendu dans le couloir, elle ajoute « j’ai souvent entendu ma grand mère me dire:  » quand j’étais petite, et quand, chez nous, nous avions « l’ombre d’un boqueron (un anchois) sur une tranche de pain et deux olives, nous étions heureux » !!!

Contrairement à mon autre grand-mère, cette femme avait, dans sa manière d’exprimer son affection, une retenue, une pudeur, presque une distance qu’accentuait son port de tête altier, ce fier port de tête que l’on retrouve dans les attitudes des danseuses de flamenco, et qui vous donne l’impression d’être toisé.

Elle était toujours vêtue de noir, depuis que mon grand père était décédé. Ce Maltais  s’était engagé à 20 ans en 1915, dans l’armée française pour devenir français, et était revenu gazé: ceux qui l’ont connu, dans la famille, se souviennent de ses quintes de toux impressionnantes. Ma grand-mère avait une expression pour qualifier cela: « ton grand-père est parti jeune et plein de vie, il me l’ont rendu vieilli et « poitrinaire »…. ». J’étais trop jeune pour avoir connu ce grand-père, mort, lui aussi, prématurément.

Quelquefois, ma grand-mère qui savourait ces moments que je passais avec elle, car ils ouvraient une parenthèse dans sa solitude, me parlait de ses parents, et me montrait deux ou trois photos, -toujours les mêmes – totalement jaunies par le temps.

 Dans son discours, revenaient, de temps à autres des mots que je ne comprenais pas. Quand elle ne connaissait pas le mot français pour désigner quelque chose, elle utilisait le mot Valencien. Je lui disais: « Mémé, tu parles l’Espagnol ??? ». « Non, mon fils, me répondait-elle, je parle Valencien » !!!! Je ne comprendrai la nuance que beaucoup plus tard…..

De temps à autres, elle me disait: « Mon fils, quand tu seras grand, quand tu gagneras beaucoup de sous, promets moi de m’emmener en Espagne. »

Aujourd’hui, chaque fois que je me rends dans le petit village de Jalon, je pense à elle. Je l’imagine à côté de moi, en quête de repaires pour reconstituer ses souvenirs d’enfant.

Elle traversait des moments de nostalgie pour ce pays qu’elle avait quitté, enfant. Ses parents, tous deux ouvriers agricoles avaient dû fuir ce pays de misère, une année où la sécheresse avait ruiné toute une région qui va de Dénia à Altéa. Mes arrières grand-parents appartenaient tous deux à cette région de l’Espagne où je vis aujourd’hui, dont la géographie, le climat, la végétation ressemblent tant à ceux de l’Algérie.

Elle m’a raconté, un jour, qu’elle avait quitté l’Espagne à l’âge de six ans. Son père et sa mère ne trouvant plus de travail, et n’ayant même plus de quoi « faire bouillir la marmite », avaient entendu dire qu’en Algérie, il y avait du travail pour ceux qui connaissaient la culture de la vigne, des oliviers et des orangers. C’était précisément ce qu’ils savaient faire.

Ils ont embarqué au petit port de Denia, un soir. Chacun d’eux avait en mains, deux « couffins » dans lesquels se trouvait toute « leur fortune », et ma grand-mère serrait très fort contre elle une vieille poupée en chiffons que sa grand-mère lui avait confectionné. Le seule chose dont cette « Mémé gateau »se souvenait, c’est que le bateau, une fois sorti du port avait mis ses voiles « comme ça », accompagnant cela d’un geste que j’interprète aujourd’hui: le bateau s’était mis au »vent arrière ». Elle s’est endormie. Elle se souvient de l’arrivée dans la baie d’Alger, mais qui ne se souvient pas d’avoir été émerveillé par cette baie superbe.

J’ai vaguement souvenir qu’en arrivant à Alger, ils avaient assez vite trouvé du travail dans une banlieue proche d’Alger aujourd’hui urbanisée, mais qui était alors une zone de maraîchage où s’était établie une communauté de Maltais. Il semblerait que c’est là, en grandissant que ma grand-mère a rencontré mon Maltais de grand-père….

On comprendra, à travers ce récit et les récits qui l’ont précédé, que mes ancêtres en s’arrachant à leur terre natale, et en gagnant l’Algérie, n’avaient nullement l’intention de « coloniser  » ce pays.

De deux côtés de ma famille, ils y ont laissé beaucoup de sueur sans y faire fortune. A leur arrivée « là-bas », leur condition n’était guère différente de celle du peuple des Arabes aux quels ils se sont mèlés rapidement, puis, tout au long de leur vie.

Mais le moteur de leur existence a été alimenté par une volonté puissante de sortir de la misère, par le travail. Rien que par le travail. L’Algérie d’alors ouvrait ses bras à ceux qui ne craignaient pas de mouiller leur chemise, en défrichant une terre restée longtemps vierge, et jamais retournée par ses occupants qui vivaient principalement de cueillette, d’élevage, de commerce…ou de rapines.

Venus des quatre coins de la Méditerranée, mes ancêtres ont moins souffert du dépaysement que les Français d’origine, qui venaient d’Alsace, de Bretagne, ou même de Provence.

Il n’est pas difficile de comprendre la passion que je leur dois, pour cette Méditerranée dont les eaux si bleues, coulent dans mes veines.

C’est de là que je viens, et c’est là que je retournerai.

( à suivre ).

7 réflexions au sujet de « Les oreillettes et les « rollets »… »

  1. Jean-Pierre Rousseau Auteur de l’article

    Salut Bernard,
    En lisant tes souvenirs d’enfance sur ton blog, je retrouve un peu des miens qui, quoique bien sûr légèrement différents, ont pas mal de points communs.
    Mes grand parents venus de Lorraine en Algérie puis au Maroc du côté paternel et de Paris au Maroc du côté maternel.
    Mes voisins de l’étage du dessus étaient espagnols.
    J’ai vécu le débarquement de novembre 42 à Casablanca lorsque j’avais 2 ans mais conserve certains souvenirs très précis.
    De plus, ma grand mère paternelle faisait aussi les gâteaux traditionnels dont tu parles, dans les mêmes paniers d’osier dans lesquels elle mettait un grand torchon blanc.
    Les mêmes autobus bondés nous amenaient au lycée Lyautey, considéré comme le meilleur de la francophonie.
    D’ailleurs, à ce propos, une amie m’a offert un livre dont la lecture m’a enchanté qui se passe justement dans mon lycée, écrit par un marocain de grande culture qui nous rend fier de ce que les hussards de la République ont fait.
    Ce livre s’appelle: » une année chez les français », par Fouad Laroui.
    C’est super.
    J’espère avoir bientôt le plaisir de gratter un peu ma vieille copine de guitare avec toi.
    Amicalement
    J Pierre

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  2. Jean Pierre

    Excellent les oreillettes, vous semblez ignorer les « mantécaos » chére compartiote. Je préfère votre récit que ceux que je rencontre parfois sur des sites. Mais comme disait la personne ci-dessous pour être plus général:
    « L’Histoire avec un grand H, est écrite par d’autres. La vision générale qu’elle nécessite oblige à occulter certaines parties. Même si cela est révoltant, c’est aussi normal, car la compréhension doit être globale. Il faut donc la réécrire à notre façon, car ce qui est le plus important dans Notre Histoire c’est celle que l’on a vécu et non pas celle qu’on nous raconte. L’Histoire ne peut que s’enrichir de Nos Histoires et de Nos Points de Vue, et là, l’espace, les sujets d’expression sont vastes. »
    Texte pris sur un site Internet dédié aux Français d’Algérie.

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