Képis, Bottes de cuir…et Chapeaux-melon.


         ( Suite du « Savetier et du Financier ) )

Manifestement embarrassée par mes questions, grand-mère se lève, ajuste son tablier, et va chercher, dans la cuisine, un petit arrosoir avec lequel, pour se donner une contenance, elle commence à arroser les géraniums rouges qui ornent son balcon.

Puis, elle pose l’arrosoir et me regardant droit dans les yeux, me dit, en écrasant une larme«  je ne t’ai jamais parlé de cela, fils, parce que c’est un sujet difficile, pour moi ».

Je comprends alors que la suite de l’histoire de mon arrière grand-père recèle une blessure dans la mémoire de ma grand-mère.

 Non sans peine, elle me raconte, alors, ceci :

– « Lorsque mon père débarque à Alger, c’est un bel homme, vigoureux, plein de courage qui envisage de rentrer en Italie, dès qu’il sera en possession de quelque argent, car il a hâte de retrouver son Alphonsine, ma mère, qui a passé sa vie à l’attendre patiemment .

S’éloignant du quai, il ne sait pas où aller et faire ses premiers pas sur cette terre inconnue.

A tout hasard, il se rend dans un petit bar, du quartier de la Marine, qui deviendra par la suite « son quartier général »pour  y boire un café.

Il y rencontre Lucien Ayache, le négociant en peau qu’il avait croisé, une heure avant, sans le connaître, à sa descente du bateau. Ayache, qui l’a reconnu, l’observe avec intérêt et l’apostrophe depuis l’autre extémité du comptoir en lui proposant un verre. Ce négociant en cuirs et peaux appartient à une famille aisée de commerçants juifs d’Alger. Son beau-frère, Gilbert Tubiana, possède plusieurs magasins de chaussures.

 Les verres de rosé se suivent et les deux hommes sympathisent. Mon père lui raconte ses mésaventures et comment il a dû gagner Alger pour fuir ls Carabiniers. Il explique qu’il est aussi bottier, et qu’il souhaiterait trouver un travail qui lui permette de gagner un peu d’argent pour payer le voyage de retour dans son pays.

Ayache, qui est un homme au grand cœur, le fait embaucher par son beau-frère, pour réparer des bottes de militaires clients de ses magasins. Très vite le beau-frère, Tubiana, constate, avec l’œil d’un professionnel, que mon père est un excellent bottier et qu’il peut faire mieux que réparer de vieilles bottes. Il le met en contact avec un de ses proches, David Bensoussan, qui est prêteur sur gages, qui avec la caution d’Ayache, lui avance les fonds nécessaires pour ouvrir une échoppe. »

Peu à peu, ma grand-mère a changé de visage. Cette femme dont l’oeil brille toujours a maintenant les yeux pleins de larmes, et j’éprouve un sentiment de révolte, au fur et à mesure du récit:

– « Mais Grand-mère que fait il de sa famille, de sa femme qui l’attend et de ses enfants restés en Italie ??? »

Ma grand-mère détourne son regard, et écrase encore une larme. Je me sens, à mon tour, envahit par l’émotion….

– « Ensuite, fils, tout va très vite .  Alger, où les fonctionnaires venus de France, et les Officiers de l’Armée tiennent le haut du pavé et constituent une aristocratie aisée, est une ville en pleine expansion où les affaires vont bien .

Mon père songe de moins en moins à repartir en Italie, car pour lui aussi, les affaires marchent bien, et il prend goût à ce changement de vie.

En moins d’une année,  il a acquis la réputation d’un excellent bottier : les officiers, beaucoup de Spahis, viennent se faire fabriquer des bottes de cavaliers , sur mesure, élégantes et solides. Les femmes d’officiers viennent  s’approvisionner en bottes montantes à boutons.

Mon père se lève tous les matins à quatre heures pour être parmi les premiers au marché de la rue de la Lyre, pour y choisir et acheter  les plus belles peaux, tannées à façon sur ses prescriptions.

Il écrit à Alphonsine pour lui dire combien il l’aime et lui annonce qu’il pense pouvoir gagner assez d’argent, assez vite, pour revenir riche à Sorrente et retrouver ses enfants.

En Octobre, les journées sont plus courtes, et peu à peu,le soleil se couchant, je sens le vent frais qui balaie le balcon et soulève le toldo qui nous abrite. Mais je suis anxieux de connaître la suite de cette histoire que personne ne connaît, dans la famille, sauf peut-être ma mère et mon oncle, mais qui sont toujours restés discrets sur leur grand-père…. »

– « Grand-mère, crois-tu qu’il est sincère quand il lui écrit ces mots ??? »

–  » Je n’en sais rien….Toujours est-il que la petite échoppe est devenue trop étroite. Mais vivant à peu de frais, il a déjà remboursé la majeure partie du prêt qu’il avait contracté. Il emprunte à nouveau pour s’installer dans le quartier de la Marine, dans un ancien entrepôt, où il crée un vaste atelier d’une vingtaine de personnes, qu’il organise, en divisant le travail : les ouvriers, en majorité des Arabes, sont divisés en deux équipes : ceux qui sont les plus habiles découpent le dessus de la chaussure, les autres découpent les semelles, et lui-même se charge avec un des fils de son ami Ayache à qui il a appris le métier en très peu de temps, de« monter » la chaussure.

Les affaires marchent de mieux en mieux. Vincent Consiglio, qui s’est créé un excellent réseau de relations parmi les militaires qui connaissent maintenant son « expérience de soldat Garibaldien », et qui sont sensibles à ses sentiments francophiles, possède maintenant une notoriété qui dépasse le quartier de la Marine.

Car grâce a ses relations avec un Général de ses clients, qui appartient à une Loge maçonnique, il est introduit, – déjà « initié »-, chez « les Frères », où il progresse très vite en grade. Ses relations s’élargissent et lui permettent de s’introduire alors, dans le Cercle des Officiers, où ont lieu de nombreuses réceptions.

C’est là qu’il fait la connaissance de la veuve d’un officier qui devient sa maîtresse.

Avec cette jolie femme, qui appartient au « beau monde », il oublie peu à peu Alphonsine, ses enfants, et Sorrente, se laissant entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine.

Pendant ce temps, Alphonsine se désespère, car elle assume seule l’éducation de mes frères et sœurs restés auprès d’elle. Elle qui n’avait jamais travaillé jusque là, doit se mettre au service de familles bourgeoises. Elle envoie des appels à son « héros » qui ne donne plus signe de vie. »

Ma grand mère est émue. J’ai envie de la serrer dans mes bras, mais je n’ose pas.  Elle poursuit:

–  » Jusqu’au jour où…. »

( à suivre )

Une réflexion au sujet de « Képis, Bottes de cuir…et Chapeaux-melon. »

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