Le savetier et le financier.


La balancelle s’approche lentement du quai. Les marins abattent la grand voile et l’un d’eux jette un cordage à terre, immédaitement saisi par un Arabe qui, prestement, va l’amarrer à une butte, pendant que deux autres marins obéissant aux ordres du Capitaine à la barre, s’efforcent de maîtriser l’erre du bateau à l’aide de leurs avirons. L’un d’eux saute alors à terre un cordage à la main, amarre l’arrière du bateau au quai.

Le jour se lève à peine. Mais déjà, règne sur le port une intense activité. Des petits groupes d’Arabes organisés en porte-faix sont à la recherche d’une cargaison à charger sur un bateau en partance, ou à décharger.

Vincent saute à terre avec son baluchon. Il remercie le Capitaine en lui demandant de lui pardonner son mouvement d’humeur de la veille. Une accolade énergique témoigne de l’absence de rancune du Capitaine qui lui souhaite « bon vent »….

Au moment où il s’éloigne du bateau, Vincent croise un personnage qu’il retrouvera dans quelques jours. Mais à cet instant, il l’ignore: c’est un négociant en peaux qui vient prendre contact avec le Capitaine qui doit réceptionner un chargement destiné à Gênes, en Italie. Il se nomme Lucien Ayache. Il deviendra plus tard son grand ami.

***

Le jeudi, je n’ai pas classe. Le matin, je vais à l’entrainement à l’autre bout de la ville, au Stade Municipal. Je jouais alors au Football, dans l’équipe Junior du Racing Universitaire Algérois.L’entraineur, Lucien Jasseron nous mène la vie dure. Mais j’y retrouve de bons copains dont certains sont des élèves du Lycée Bugeaud, et de Ben Aknoun, mon ancien pensionnat.

 Puis je vais déjeuner en famille, chez mes parents, à Belcourt, un quartier populaire où se mélangent toutes les « races ». Français, Italiens, Espagnols, Maltais, Arabes vivaient ensemble, en bonne intelligence, mais en cultivant leurs différences. Mes origines familiales font que je suis à l’aise dans tous les milieux….

Devant l’immeuble de mes parents, au 4 du Boulevard Villaret Joyeuse, il y a un garage et juste derrière, un petit « terrain vague », où je retrouve mes copains du quartier. 

La plupart d’entre eux ont abandonné leurs études, faute d’assiduité, et parfois, faute d’encouragements de leurs parents, eux-mêmes peu instruits, et résignés à vivre dans leur condition d’ouvriers. Et la plupart d’entre eux sont devenus ouvriers à « l’Arsenal », une fabrique d’armement de Belcourt, ou à « l’Usine à Gaz »….

Dans cette petite impasse, se jouent des parties de foot interminables. Souvent, ce sont « les Arabes contre les Français » !!!Faute de ballon, nous jouons le plus souvent avec une balle de tennis, ce qui exige de vraies prouesses techniques pour maîtriser cette petite balle qui saute, de manière imprévisible sur les petits cailloux.

J’ai un copain, Slimane, un virtuose du dribble, qui fera plus tard une grande carrière de footballeur au Mouloudia, le club des « musulmans ». Entre nous, nous parlons un mélange de français, d’arabe, ponctué de grossièretés en italien ou en espagnol. C’est avec des copains comme lui que j’ai appris les rudiments du dialecte algérien…. 

Puis, après avoir embrassé ma mère, mes frères et ma petite soeur, je retourne à Bab El Oued, chez ma grand mère, en empruntant le tramway qui va du Ruisseau à la place du Gouvernement, surnomée par les Arabes « Place d’El Haoud » ( Place du Cheval, à cause de la statue équestre du Duc d’Orléans, l’ auteur de la « Prise de la Smallah d’Abdelkader » ).

Ma grand-mère m’attend. Elle guette mon arrivée du haut de son balcon.

Elle m’interroge sur la santé de la famille, puis elle me prépare un bon café au lait, bien chaud, accompagné d’une tartine de pain à l’huile d’olive, sur laquelle elle a frotté une tomate. Mon régal.

Ce jour-là, un jour d’Octobre, Alger connait un temps idéal, une sorte d’été indien, et ma grand-mère a sorti sa petite table de la cuisine sur le balcon, sous la protection d’un « toldo », une toile destinée à protéger des rayons du soleil, encore assez chaud en cette fin d’après-midi.

Nous sommes assis, ma grand mère et moi, face à face, de chaque côté de cette petite table. Je savoure mon café au lait encore trop chaud pour être avalé d’un trait.

Ma grand-mère me regarde avec affection. Je suis heureux.

Il n’y a pas un nuage sur la colline de Notre-Dame d’Afrique. J’ai envie de paresser un peu et de savourer ce moment. Mais ma grand-mère veille.

« – Tu as des devoirs pour demain ??? »

– » Juste un commentaire à préparer sur une Fable de La Fontaine »

– » Alors vas chercher ton livre !!! ».

Sans renâcler, je vais chercher mon livre. La Fable à commenter, c’est celle du « Savetier et du Financier ». Le thème de la discussion que nous devons avoir en classe, c’est: « la fortune est-elle nécessaire ou suffisante au bonheur des Hommes »??? Vaste sujet qui ne m’inspire pas tellement….

Mais j’ai ma petite idée sur la manière d’échapper à ce pensum.

J’entame la lecture à haute voix, sous l’oeil attentif de ma grand-mère:

 Un Savetier chantait du matin jusqu’au  soir ;
    C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
    Plus content  qu’aucun des sept sages.
 Son voisin, au  contraire, étant tout cousu d’or,
    Chantait peu, dormait  moins encor ;
    C’était un homme de finance.

Je sens que le moment est favorable, et après un court silence, j’attaque:

-« Grand-mère, ton père était savetier me semble-t-il ??? Tu m’as dit qu’il adorait chanter ??? mais tu ne m’as jamais rien dit d’autre sur lui. Pourquoi ??? »

-« Fils, quand je te raconte mes vieilles histoires tu ne m’écoutes pas !!! »

-« Et bien, ce soir, j’ai envie de t’écouter !!!

( à suivre ).

 

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