L’Italienne à Alger


La suite de l’histoire n’a rien à voir avec l’Opéra Comique de Rossini.

Les jours passant, et mes « préoccupations » s’étant déplacées ailleurs, car le mois d’Août est un mois de vacances scolaires, et les jeunes de mon âge n’ont alors qu’un seul souci: les copains, les copines, la plage ou la piscine. J’ai donc quelque peu « oublié »les aventures de mon arrière grand-père.

Ma grand-mère, « l’Italienne » que tout le monde, dans le quartier Nelson, connaissait sous le nom de « Madame Charles », était une « maitresse femme ». Depuis qu’elle s’était séparée de mon grand-père, un Suisse qui appréciait bien trop le vin rosé d’Algérie mais ne supportait pas le climat, et qui était reparti vivre là où il était né, elle  avait conservé son nom, BALDENWEG, trop difficile à prononcer pour les commerçants du quartier.

Le Consul de Suisse à Alger qui connaissait le couple, l’avait prise sous sa protection et, par compassion, lui avait ouvert les portes du Consulat où elle était devenue…la femme de ménage. Elle y est restée quinze ans. Elle était également « femme de ménage »dans quelques foyers de familles suisses argentées.

Ma grand-mère n’a donc jamais été « argentée ». Mes parents lui versaient une petite pension censée couvrir mes frais d’hébergement. 

Pour elle, un sou était un sou. Quand elle faisait ses courses, chaque matin, au marché Nelson, elle arpentait les étals, interpellée par les Arabes vendeurs de légumes: « par ici Madame Charles, les belles tomates !!! »Et avec chacun d’eux, elle marchandait, avec bonhomie, au sou près, le prix du Kilo de tomate, celui des sardines ( la côtelette du pauvre disait-elle ), et celui de la gousse d’ail . J’avais un peu honte, à cause du regard amusé des autres « clients », mais je lui emboîtais le pas jusqu’au prochain commerçant, portant son « coufin », et pressé que cette tournée du marché se termine….

Elle a élevé, seule, avec une énergie et un courage que j’admire encore, ses deux enfants: ma mère et mon oncle.

Le frère de ma mère, mon oncle que j’aimais beaucoup, deviendra, après avoir étudié à l’Ecole Normale de la Bouzaréah, un Instituteur renommé à Alger pour ses qualités de pédagogue. Il a écrit de nombreux ouvrages de pédagogie dont l’un figure encore sur les listes d’Amazone, bien qu’il soit introuvable en librairie:

http://www.amazon.fr/Baldenweg-J-M-Castellani-Examen-dentr%C3%A9e/dp/B001D5GTL0

 Les curieux trouveront plusieurs fois sa trace sur le site de l’Ecole Volta, dont les anciens élèves ont fait un lieu, fort fréquenté, d’échange de souvenirs d’enfance.

http://alger50.org/cms/index.php?option=com_content&view=category&id=55&Itemid=93

J’y ai choisi cet extrait pour illustrer mon propos:

« Très grosse émotion, ce matin, lorsque recherchant sur le net des recettes culinaires pieds noirs, je suis tombé sur le site des anciens élèves de l’école Volta d’Alger. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver 40 ans après nez à nez avec la photo du groupe BALDENWEG, CALUS, OUILLÉ, CASTELLANI etc… En un instant, la boucle était bouclée, l’histoire m’avait rattrapé. Je suis entré à l’école Volta pour la rentrée 1958 et j’ai eu successivement comme instituteurs GODEAU, CAUSSE, RANQUET et BALDENWEG……..

……BALDENWEG était un homme à part dans l’école : il reflétait le calme et la pédagogie. Avec lui, même les élèves ayant peu de moyens sentaient qu’ils allaient réussir. Il se démarquait de ses collègues car il portait une blouse noire et non grise. Je dois ici le remercier car il nous a préparé à une entrée en 6ème au cours d’une année scolaire scolaire particulièrement agitée (1962). C’était un homme élégant, toujours parfaitement coiffé et vêtu….. »

Mon oncle, de la trempe des « hussards de la République » si souvent honorés sur ce blog, a vu passer dans sa classe de préparation à l’entrée en sixième, le gratin des enfants de familles bourgeoises d’Alger. Il a eu entre autres, comme élève les deux frères Attali, et Jacques s’en souvient dans ses mémoires, en rendant hommage à celui qui l’a éveillé aux mathématiques.

Je lui dois d’avoir été un bon élève de Math Elem, et d’avoir passé mon bac sans grande difficulté grâce au coefficient élevé des Mathématiques et de la Philo. Il me consacrait de longues soirées, jusqu’à une heure avancée de la nuit, parfois, pour faire entrer dans ma cervelle, les paradoxes de l’homothétie, les étrangetés de la géométrie dans l’espace, ou les mystères de la table de logarithmes…. 

Ma grand-mère, dont je découvrirai bien plus tard, à l’occasion de la seule lettre qu’elle m’ait envoyée, – alors que j’étais militaire dans un poste isolé de l’Ouenza -, qu’elle était totalement illettrée, était intransigeante: le travail était pour elle, la seule manière de « s’élever » dans la vie. 

Aussi, a-t-elle tenu à faire les sacrifices nécessaires pour que ma mère étudie et obtienne, tout en étant une élève brillante du Conservatoire d’Alger où elle étudiait le piano, son Brevet Supérieur, ce qui, pour l’époque était assez rare pour une femme. J’en conserve précieusement les diplômes.

Les années passées auprès de cette grand-mère ont marqué mon enfance et bien au-delà.

Pour cette femme, qui avait sacrifié sa vie à la réussite de ses enfants, il n’y avait pas d’état d’âme qui compte dans la vie.

La pauvreté n’était pas, pour elle, une tare. Encore moins une excuse. Elle l’assumait avec une grande dignité. Combien de fois l’aurai-je entendu me dire, après m’avoir examiné de la tête au pied, avant mon départ au Lycée, pour vérifier que ma tenue était correcte: « on a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit d’être sale et « mal fagotté » !!!! C’était l’époque où je portais jusqu’à l’usure extrême, les pantalons retaillés de mon père…..

Cette femme illettrée, après une journée épuisante de femme de ménage, « vérifiait » mon « cahier de textes », chaque jour lorsque je rentrais du Lycée. Elle se plantait derrière moi, alors que je faisais mes devoirs sur la table de la cuisine, faisant mine de lire ce que j’écrivais et me faisait relire plusieurs fois mes dissertations, sous prétexte qu’elle y avait relevé une faute d’orthographe: et le plus fort, c’est qu’elle avait souvent raison….

Les quatre années passées auprès de cette grand-mère ont largement contribué à faire de moi l’homme que je suis devenu. Elle m’a imprégné de ses valeurs simples, et m’a transmis une forme de rigueur avec laquelle on ne transige pas, dès lors qu’il s’agit de la famille, d’affronter les difficultés de la vie, et de « faire son travail ».

« Faire son travail » !!! cette expression je l’ai entendue mille fois.  » Tu auras ton bol de café au lait ( avec quelques petits beurres LU, les jours « fastes » ), quand tu auras fait ton travail « !!!

Vous vous dites que tout cela nous éloigne de la suite des « aventures  » de mon arrière grand-père ???

Pas tant que cela.

Car c’est à l’occasion d’un de mes devoirs de dissertation ( à l’époque on faisait encore des « devoirs à la maison » )  que j’avais dû relire à haute voix devant elle ( j’ignorais alors qu’elle savait à peine lire ) un texte où il était question de tirer la leçon de la fable du « Savetier et du Financier » du grand La Fontaine, qu’au détour d’un commentaire sur la morale de cette fable, j’aborde la question.

Je m’étais rendu compte, à plusieurs reprises, que ma grand-mère n’était pas très à l’aise avec ce sujet.

Ce jour-là, j’ai réussi à lui extirper quelques confidences, sur le destin de son « savetier » de père…..

(à suivre ).

2 réflexions au sujet de « L’Italienne à Alger »

  1. Fan

    Hier soir, tard, je n’ai pas osé dire à votre grand-mère : « non, je n’ai pas sommeil ! »
    Bien vivants et vivifiants vos souvenirs, merci de nous les donner à lire.

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