Soir d’été à Alger, sur un balcon.


Au mois d’Août, à Alger, il fait très chaud. Une chaleur d’orage, sous un ciel lourd, d’un gris anthracite, menaçant.

Ma grand-mère habite au dernier étage du 6 de la Rue Géricault, une rue qui, à la hauteur du cinéma Majestic, remonte, le long du Square Nelson. L’appartement comporte une « salle à manger », une chambre, une cuisine, et un cabinet de toilette avec une douche.

Pas très grand, donc, mais avec des pièces où le soleil pénétre à toute heure du jour, et surtout, un balcon qui entoure toutes les pièces, en angle droit, et qui permet de jouir d’une vue imprenable sur le Square, mais aussi, d’apercevoir la mer, côté Majestic, et à l’autre bout du balcon d’avoir l’oeil sur la colline de »la Bouzaréah », et de distinguer la silhouette de Notre-Dame d’Afrique.

Car à Bab El Oued, chacun sait que c’est en regardant de ce côté là que l’on peut prévoir si la pluie est proche ou si, une fois de plus, l’orage éclatera en mer…..

Ce soir là, l’orage n’éclatera pas et la nuit sera torride.

Ma grand-mère a sorti sa « petite chaise », une chaise basse, qu’elle trouve plus confortable et qui, selon elle, « repose ses jambes »alourdies par l’âge ».

Au fait, quel âge pouvait-elle avoir ??? Je devais avoir treize ans. Donc nous étions en 1946 et elle allait sur ses soixante deux ans.

A cette époque, mes parents m’avaient confié à ma grand- mère, car elle habitait à deux pas du Lycée Bugeaud où j’étudiais. Elle était heureuse de ma présence auprès d’elle, car la solitude lui pesait depuis la disparition de son mari.

Elle avait encore « bon pied, bon oeil » et surtout une mémoire impressionnante qui lui permettait d’évoquer avec précision ses souvenirs d’enfance que j’écoutais d’une oreille parfois trop distraite, – je me le reproche aujourd’hui -, car j’avais souvent le sentiment d’avoir déjà entendu plusieurs fois les « histoires » qu’elle me racontait.

Ce soir là, je suis assis, à côté d’elle, sur le balcon, face au Square Nelson, à même le sol, à la recherche de la fraîcheur du carrelage. Je regarde les étoiles à la recherche des étoiles filantes, très nombreuses au mois d’Août, en Algérie.

Pendant que nous nous installons, le kiosque qui se trouve au centre du quare s’est illuminé, et nous apercevons les musiciens de la clique du 9ème Zouaves qui prennent place, en vue du concert.

Car chaque année, au mois d’Août, se succèdent, le samedi soir, les concerts gratuits offerts à la population de Bab-el-Oued, par la Municipalité. S’y succèdent, la clique des Zouaves, celle des Pompiers, puis l’orchestre de chambre de l’Opéra, les choeurs de la « Lyre Algérienne »,et bien d’autres encore ou l’Orchestre de Chambre des élèves du Conservatoire.

Peu à peu, la foule se rassemble autour du Kiosque: les vieux prennent place, assis sur leur chaise pliante, les plus jeunes assis par terre, sur les pelouses de préférence, les moins jeunes occupant les espaces disponibles sur les bancs du square.

Les arabes, vendeurs de cacahuètes, d’amandes salées et de bli-blis, passent dans les rangs en proposant leur marchandise, qu’ils débitent dans un cornet de papier journal….

Les enfants, de toutes origines mélées, courent dans tous les sens, et poussent des cris qui leur valent les remontrances de la foule venue passer ici, un moment paisible.

21 heures. le concert commence, par l’ouverture d’Aïda. Un grand classique pour les Algérois, car cet air pompeux, c’est l’indicatif du début et de la fin des émissions de Radio Algérie.

Ma Grand mère fredonne l’air en même temps que la musique des Zouaves.

-« Mon père adorait l’Opéra, me dit-elle. Il avait une belle voix de ténor. Quand j’étais petite, il nous chantait « Ô sole mio ». C’est en chantant qu’il avait conquis ma mère me dit-elle pour la centième fois.

-« Mon père était un bel homme, et il a « connu » ma mère quand elle avait dix-sept ans. Ma mère aussi était belle….

– Je sais Grand mère. Tu m’as montré des photos.

– Ils ont eu treize enfants !!! Et j’étais la onzième….

– La onzième ??? Mais je ne connais que tes trois soeurs et un de tes frères ??? Que sont devenus les autres ???

– Trois sont morts, très jeunes. Les autres sont partis au Canada et en Amérique du Sud.

– Tu ne me l’avais jamais dit….

Long silence, pendant lequel je peux écouter l’orchestre qui écorne quelques accents de cet air d’Aïda qui est composé pour être interprété par des choeurs…

Fin de « l’Ouverture d’Aïda ».  Le chef d’orchestre s’attarde dans ses salutations à la foule qui applaudit, debout.

Puis l’Orchestre attaque la Petite Musique de Nuit. Une musique qui semble avoir été composée pour cette douce nuit. J’adore cet air que ma mère jouait souvent, et que ma prof de piano me fait répéter, ainsi que le Menuet de Mozart.

Ma Grand mère reprend : « Tu sais que mon père adorait l’Italie. Il m’en parlait tout le temps. Il est né près de Gênes, mais mes parents habitaient Sorente, près de Naples.

– Je sais Grand mère….. Ecoutes Mozart !!! C’est le morceau que Madame Ducasse me fait travailler au piano.

– Ah !!! Madame Ducasse !!! Je l’adore cette femme. Elle me fait pleurer quand elle joue « Tristesse » de Chopin. C’est elle qui a voulu que je t’inscrive au conservatoire.

– Ah bon ??? Je croyais que c’était Maman…. Ecoutes!!! C’est le deuxième mouvement.

Petit instant de silence. Puis,

« – Mon père est arrivé à Alger en 1880, sur une barque à voile, et il a quitté Sorrente sans savoir où il allait, sur ce bateau »…

– » Je sais, tu me l’a déjà raconté…. »

Silence. Sans transition l’Orchestre des Zouaves attaque le dernier mouvement de la Petite Musique de Nuit.

-« Ton arrière grand-père, c’était un aventurier !!! Il est « allé à l’école » avec Garibaldi qui était son grand copain. Il ne se sont jamais quittés. C’était un « républicain » mon père. Il a combattu avec Garibaldi partout où on luttait pour la liberté…. »

– « Grand-mère !!! j’écoute !!! »

L’Orchestre attaque Ibéria d’Albeniz, qui a toujours un grand succès, car nous sommes aux portes de Bab-el Oued, le plus espagnol des quartiers d’Alger.

« -Tu sais que ton arrière grand-père a combattu, aux côtés de Garibaldi…. »

-Tu viens de me le dire !!!

« – Il a combattu en France, en Amérique du Sud, en Italie… Il en a vu du pays !!! Mais il ne nous racontait rien, à la maison. Car il revenait chaque fois, entre deux campagnes, pour faire un enfant à ma mère.

Dès les premières mesures d’Ibéria, la foule applaudit. Dans la foule, beaucoup de gens venus d’Espagne, car Bab El Oued est leur quartier.

 Par mimétisme, du haut de son balcon, ma Grand-mère, bon public, applaudit aussi.

Je lève les yeux au ciel. C’est une belle nuit étoilée, avec un peu de patience, on peut apercevoir, de temps à autres, une « étoile filante » qui tire un trait entre deux constellations. Une légère brise nous gratifie des quelques effluves de jasmin qui remontent des plantations du square.

– « Mon père a participé aux côtés de Garibaldi, au retour sur son trône, de Victor-Emmanuel…. L’ingratitude de ce roi le blessait. Les Garibaldiens ont été ensuite, persécutés. Le Roi craignait, sans doute que Garibaldi lui dise « qui t’a fait Roi ??? ».

– Mais tu ne m’avais pas dit, Grand-mère, que ton père était avant tout un Républicain ???

Silence embarassé de ma grand-mère. J’en profite pour me concentrer pendant quelques instants sur le concert: l’orchestre vient d’enchaîner sur une autre pièce d’Albeniz, Granados.

–  » …Mon père était aussi un patriote italien. Déçu, il était revenu dans sa famille, et avait repris son travail dans l’échope de cordonnier qu’il tenait dans le quartier de la Marine à Sorente. »

Granados, petit chef-d’oeuvre de musique espagnole, m’entraîne par le rêve en Andalousie. J’avais un livre d’images qui montrait de belles andalouses, vêtues de robes ajustées à leur taille fine, et qui dansaient le flamenco….

– « Un soir, alors que la famille était réunie autour de la table, on frappe de grands coups à la porte de la maison. Ce sont les carabiniers qui viennent cueillir mon père. « 

Je dresse l’oreille.

« – Que lui voulaient-ils ??? L’emprisonner ??? Pourquoi ??? On n’emprisonne pas un « patriote » ??? »

-« Tu sais, fils, c’est de la politique tout ça… On est « patriote » pour les uns et un danger pour les autres. De toute manière, il savait que cela devait arriver: il avait un baluchon tout prêt. Il embrasse ma mère et saute par une fenêtre de derrière, et par les toits, il s’enfuit en direction du port. »

Plus tard, j’imaginerai mon arrière grand-père, comme le « Hussard sur le toît » de Giono, à l’époque où je me nourrissais des auteurs provençaux. Giono et Pagnol me transportaient dans un monde de garrigues, aux odeurs de romarin et de lavande, où des personnages de caractère, un peu rebelles, mais généreux, affrontaient parfois les gendarmes….

Je n’écoute plus Albeniz. Je veux savoir la suite.

« – Et alors ??? Comment s’en est-il tiré ??? Comment a-t-il échappé aux carabiniers ????

( à suivre ).

2 réflexions au sujet de « Soir d’été à Alger, sur un balcon. »

  1. Bien que légèrement plus jeune que vous…j’ai bien connu la magie des Kiosques à musique dans mon enfance, notamment celui du jardin du Luxembourg où nous allions tous les dimanches, mon bateau en bois rouge (du Père Noël…) sous le bras pour le bassin tout proche.

    Ces kiosques servent encore de temps en temps pour des concerts.
    Notamment le jour de la Fête de la Musique.

    jf.

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