Lectures d’été…


Mes appétits de dévoreur de livres ne se calment pas en été. Bien au contraire.

J’aime m’attarder, dans la nuit, en profitant de la fraîcheur, et du silence troublé seulement par les grillons, en me laissant griser par le parfum des jasmins, conjugué à celui du « galan de noche » qui pénètre dans toute la maison, lorsque saisi par la curiosité et impatient de « connaître la suite », je m’installe, en état d’immersion, au coeur d’un bon livre….

Cet été,  est celui du cinquantième anniversaire de notre exil . La presse algérienne consacre de nombreux articles à cet anniversaire qui est aussi celui de l’Indépendance de ce pays dont nous avons été chassés.

Mais, qu’on se le dise, et une fois pour toutes !!! Je ne suis pas un « nostalgique » d’un passé aujourd’hui assumé.

Je ne dois rien à l’Algérie, et l’Algérie ne me doit rien.

Ce qui me rattache à l’Algérie, ce sont des souvenirs de jeunesse. D’une jeunesse pauvre, mais heureuse.

Le souvenir des matches de foot alors que, junior dans l’équipe du RUA, j’affrontais le Mouloudia, -« français contre arabes »-,dans des rencontres épiques, ou bien le Gallia, le club de Bab El Oued, ou encore l’ASSE, le club de Saint Eugène où je suis né…..

Le souvenir des camarades de classe, de toutes confessions, ceux du Lycée de Ben Aknoun où j’étais pensionnaire puis, plus tard, ceux du Grand Lycée Bugeaud. Les copains de la Fac de Droit et ceux de l’Ecole Supérieure de Commerce, où plus tard Mouloud Mammeri, après en avoir été l’élève, deviendra enseignant. 

Le souvenir des premiers amours, celui des copines et des copains, dont quelques uns ont laissé leur vie là-bas, celui des journées passées en bandes joyeuses à la plage, avec dans la musette, un ticket de tramway pour le retour, une simple serviette de bain et un sandwich.

Des plaisirs simples que Camus a si bien décrits, notamment dans « l’Eté à Alger »…

Ma chance c’est d’avoir vécu dans le quartier populaire de Belcourt, dans une famille modeste, où prévalaient des principes de bon sens, où le goût pour le travail était considéré comme une richesse et comme le seul chemin pouvant conduire à la réussite.

Ma chance c’est d’avoir eu quelques professeurs de grande qualité qui m’ont aidé à « me construire » et m’ont ouvert l’esprit et donné le goût des études.

Je leur dois l’essentiel de mes succès professionnels. Muni de solides Diplômes, je n’aurais jamais pu connaître la même réussite, si j’étais resté en Algérie.

La France m’a offert d’autres horizons et de larges perspectives….

Je ne fais donc pas partie de ceux qui ont « laissé là-bas »héritages ou fortune. Ce qui est resté là-bas, c’est le caveau de ma famille où reposent mes arrières grands-parents, mes grands-parents et mon père.

Mon père, pour rien au monde n’aurait quitté sa terre natale, cette terre qu’il aimait,  et que j’ai parcourue souvent, avec lui, l’accompagnant dans ses déplacements professionnels, avant que l’insécurité puis la guerre ne paralyse ce pays.

Avec lui, je suis allé dans les douars les plus reculés, dans le Sud jusqu’à Biskra et Tougghourt, dans l’Ouarsenis, en Kabylie qui de Tizi Ouzou à Tizi Reniff, en passant par Boghni,en admirant, de loin, les sommets enneigés du Djurdjura, ou en échouant à Draa El Mizan…

Le bled, comme on disait alors, n’avait plus de secrets pour moi…car plus tard, à mon tour, je l’ai parcouru, « dans l’exercice de mes fonctions » qui me maintenaient en contact étroit avec le monde des fellahs, et celui des « colons ». 

C’est tout cela qui me rattache à ce pays: des images conservées en mémoire, des odeurs, des couleurs, des sentiments, bref les choses de l’indicible accumulées au cours de trente années….

Pourquoi aborder ces sujets, à propos de mes lectures d’été ???

Parce que j’ai terminé, hier soir, un gros pavé intitulé « Dictionnaire Amoureux de l’Algérie » et parce que j’avais envie de partager mes impressions de lecture. 

Malek Chebel est un auteur algérien que j’apprécie, avec quelques autres comme Yasmina Khadra, Mouloud Mammeri, ou Boualem Sansal.

Ces auteurs, ont, en plus d’une maîtrise parfaite de la langue française et d’un talent d’écriture indéniables, une qualité qui fait défaut à beaucoup d’autres: celle d’avoir acquis une certaine distanciation, par rapport à l’Histoire tragique de leur pays et de ses relations avec l’ancien colonisateur français, et de surcroît, par rapport aux questions que soulève un Islam contemporain qui cherche son chemin entre modernité et tradition, et dont les soubresauts s’expriment partout dans le monde avec une agressivité et une violence qui suscitent l’incompréhension….

J’ai pris un immense plaisir à parcourir « Le Dictionnaire Amoureux de l’Algérie ».

Non seulement parce que Malek Chebel exprime, avec une verve sympathique, à travers les différents articles de ce Dictionnaire, son attachement à ses origines, mais encore parce qu’il nous parle d’une Algérie que j’ai connue et aimée, avec un rare souci de vérité sur le plan historique, et un vrai talent pour nous faire partager l’extraordinaire complexité de ce que furent, tout au long de l’Histoire de ce pays, les relations entre ses habitants d’origine, et les envahissements successifs qui ont façonné le peuple algérien.

Il rejoint en cela son compatriote Boualem Sansal qui, à plusieurs reprises, dans son oeuvre, nous rappelle que l’Algérie, « elle est là, au cœur du monde, c’est un grand et beau pays, riche de tout et de trop, et son histoire à de quoi donner à réfléchir : mille peuples l’ont habitée et autant de langues et de coutumes, elle a bu aux trois religions et fréquenté de grandes civilisations, la numide, la judaïque, la carthaginoise, la romaine, la byzantine, l’arabe, l’ottomane, la française […]. »

Je suis toujours étonné, – et je ne manque jamais d’exprimer cet étonnement dans mes commentaires qui font suite à certains articles publiés sur les sites internet de la Presse algérienne- , de constater que pour beaucoup d’Algériens, l’Histoire de ce pays commence avec la guerre de « libération » et l’indépendance qui l’a suivie.

Les pages que Malek Chebel consacre à « l’Algérie romaine et chrétienne » rétablissent, au moins partiellement, la vérité historique.

De même que l’article consacré à « Alger » rappellera aux Algériens qui semblent continuer à l’ignorer, que  » les Turcs gouvernèrent Alger du XVI ème siècle au XIX ème siècle », c’est à dire au début de la colonisation française.

Ainsi, cette colonisation à laquelle les Algériens sont priés, pour respecter la légende historique nationale, d’attribuer tous les maux dont ils souffrent, n’a fait que succéder à une autre colonisation qui a duré bien plus que les 130 ans d’occupation française….

Malek Chebel leur rappelle que: »Les soixante et onze deys et pachas qui se sont succédés à la tête de ce qui n’était alors que « la Régence », n’étaient que des créatures du Sultan de Constantinople », qui contrôlait leur vassalité par les « janissaires », ces troupes d’élite de la « Sublime Porte », dont la dureté au combat et la cruauté étaient réputées…

Ceux auxquels je souhaite le bonheur de parcourir ce Dictionnaire, y retrouveront des traits souvent évoqués , à travers les lignes de ce blog…..

Mais, comment ne pas m’attarder sur le long article que Malek Chebel a consacré aux Pieds-Noirs. suivi d’un autre où il aborde les « aventures » douteuses des « Pieds-Rouges », puis des « Pieds-Verts »…..???

Je cite Chebel: « J’aime les Pieds-Noirs, les Berbères et les Mozabites (!!!), car chacune de ces communautés se perçoit, à tort ou à raison, comme mal aimée du pays. Le mot « amour » ne suffit pas toujours pour dire à quelqu’un combien il nous est cher. »(Page 514).

Malek Chebel raconte avec des mots justes l’histoire et le destin tragique des Pieds-Noirs. Des mots que l’on ne rencontre pas souvent sous la plume des auteurs Français, qui, pour la plupart, se croient obligés de reproduire des stéréotypes éculés sur des réalités d’une complexité qui les dépasse….

Je le cite: « La France a ignoré la blessure collective des Pieds-Noirs, et à quel point leur vie a été brisée dans un silence de tombe ». (Page 513).

Mais cette compassion, aussi généreuse qu’inattendue pour le Pied-Noir que je suis, n’est pas la seule raison de l’immense intérêt que j’ai porté à ce livre.

La richesse des informations qu’il contient, que seuls les « initiés » et les amateurs d’histoire non falsifiée connaissaient, le style imagé, qui s’inspire de la tradition des conteurs arabes, font de cet ouvrage un outil vivant et précieux pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur ce beau pays, en échappant aux clichés véhiculés dans l’opinion, par le prêchi-prêcha « politiquement correct ».

Comment s’en étonner de la part d’un auteur qui s’est donné pour ambition, celle d’associer l’Islam aux Lumières ??? Rude tâche, car selon lui : « La plupart des musulmans sont pris en tenaille entre un groupuscule de musulmans violents, qui veulent islamiser le monde, et la grande majorité des Occidentaux qui ne comprennent rien à l’islam ».

L’Algérie est au coeur de ce conflit et a dû affronter, de manière tragique ces terribles contradictions.

Puissent des esprits libres tels que Malek Chebel, aider les Algériens à trouver une voie qui les conduisent vers une forme de modernité compatible avec les valeurs et les pratiques d’une religion enfin apaisée…

Mes voeux les accompagnent !!!

5 réflexions au sujet de « Lectures d’été… »

  1. double je

     » Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer ». Camus

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  2. berdepas Auteur de l’article

    Il est pourtant difficile de décrire, mieux que ne l’a fait Camus, ce qu’était vivre sa jeunesse sous le soleil.
    La mer, la plage, le soleil,faisaient partie de nos richesses. Qui peut-être plus heureux que celui qui, à vingt ans, déjeune d’un sandwich à la soubressade, les pieds dans l’eau,sous un ciel d’azur, en plongeant son regard dans celui d’une jolie fille au corps bronzé ???

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