Tropismes….


Charles Baudelaire

 

L’Homme et la Mer

 Homme libre, toujours tu chériras la mer!

La mer est ton miroir; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

 Tu te plais à plonger au sein de ton image;

Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur

Se distrait quelquefois de sa propre rumeur

Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

 Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets:

Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes;

O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

 Et cependant voilà des siècles innombrables

Que vous vous combattez sans pitié ni remords,

Tellement vous aimez le carnage et la mort,

O lutteurs éternels, ô frères implacables!


C’est l’un des moments importants de la journée: celui de notre marche à grands pas sur le paseo qui borde la mer.

C’est l’heure où le soleil termine sa course de lumière, et se prépare à embraser le ciel, derrière les montagnes, de ses derniers feux, dans un dégradé de rouges, d’oranges et de bleus violacés.

Un temps d’arrêt pour souffler et pour  jeter un long regard sur la mer en scrutant l’horizon.

Au loin, la presqu’île de Benidorm semble flotter au dessus d’un lac, portée par les nuées de vapeur que la chaleur du jour a accumulées, et qui se libèrent, à la tombée de la nuit… 

La mer, ma mer. La Méditerranée, grise quand le ciel tourne à l’orage et si bleue quand le ciel est bleu, scintillante quand le soleil est au zénith…. 

Paraphrasant l’écrivain Gabriel Audisio, aujourd’hui disparu, je l’affirme, à mon tour: pour moi, « il n’y a qu’une mer, la Méditerranée » ».

Je sais que je vais heurter les amoureux de l’Atlantique, de ses couleurs changeantes qui passent des couleurs de l’ardoise du toît de ses maisons de granit, à l’indigo le plus profond, de la force de ses vagues, de taille impressionnante, de ses horizons infinis et de ses insondables profondeurs.

Je sais qu’il y a des mers, des océans, des lacs immenses.

De l’eau, quoi…

Mais quand je parle de la Mer, ce n’est pas celle de Charles Trenet. 

C’est de la mienne.

Celle au bord de laquelle je suis né, il y a soixante dix-neuf ans, un beau soir de Mai, à Saint Eugène, tout près d’Alger. Ma mère me disait que de la fenêtre de notre maison, elle apercevait, tout au long de sa grossesse, « les Deux Chameaux », deux ilôts qui, au large de la Pointe Pescade, dressaient leur silhouette noire contre des vagues qui, venues du large, venaient se briser sur leur immobile indifférence.

Celle où se terminera mon passage sur cette terre, le jour où mes cendres seront emportées par les flôts.

Issu de familles Espagnoles, Napolitaines, Maltaises, né en Algérie, je suis de tous les rivages de cette mer Unique.

Celle où j’ai vécu les plus belles années de ma jeunesse, mais aussi les plus tragiques.

Celle dont le sel a mordu ma peau de jeune homme, déjà brunie par le soleil, celle dont j’explorais les fonds à la recherche de mérous mythiques, des ombrines, et  des dorades grises, mais aussi celle qui m’a offert le spectacle de la beauté de sa vie sous-marine, à une époque où les ravages de la pollution n’avaient pas encore entamé leur oeuvre destructice…. 

Cette mer, je la connais, en surface et en profondeur, pour l’avoir sillonnée, explorée, dans les criques sauvages de la côte algérienne, entre Tipaza et Francis Garnier, entre Tigzirt et Djidjelli, puis dans celles de la Corse, et enfin dans celles de l’Espagne.

Je connais son caractère imprévisible pour ceux qui ne sont pas habitués à scruter le sens du vent, la forme des premières vagues courtes, et rageuses, qui annoncent la tempête, et à humer la force des embruns au goût de sel.

Car la Méditerranée n’est pas une mer sage. Elle est par excellence, une mer aux coups de tabacs redoutables: j’en ai fait l’expérience, dans la baie d’Alger, au retour du Cap Matifou, lorsque, avec Claude, mon vieux copain, nous écumions les flots avec notre « Star », dont il fallait « réduire la toile », très vite avant la casse, ou sur mon Zodiac lorsqu’il fallait d’urgence rentrer au port. 

Je la devine, au détour d’une colline, à l’odeur du vent, un peu comme Bonaparte devinait la présence des côtes de sa Corse natale en respirant depuis le large, l’odeur du maquis….

Tout autour de cette mer, je me sens chez moi, car je me sens proche de tous ceux qui  vivent là, depuis les plus hautes antiquités. Très jeune, je me suis passionné pour les périples des navigateurs d’autrefois. Les Phéniciens, les Grecs et les Romains: l’Illiade et l’Odyssée furent mes premiers livres d’aventures. Plus tard, je me plongerai dans la lecture de Henri de Monfreid, de Joseph Conrad, de Saint-Exupery et des écivains voyageurs que je trouvais, à cette époque, bien plus passionnants que les « grands classiques »…

Aujourd’hui, encore, je ne me sens pas « dépaysé » lorsque je suis  au Maroc, en Tunisie, sur les « rivages de Syrthe », en Turquie, en Grèce ou en Italie, en Provence, ou en Corse.

Car j’appartiens à cette culture méditerranéene, si riche, de sa littérature, de ses légendes, de son Histoire de plus en plus méconnues, et de sa Gastronomie.

Partout où la base de la cuisine repose sur l’ail, l’oignon, la tomate, le poivron, l’aubergine, la courgette, l’huile d’olive, l’agneau, et les herbes sauvages, je suis comme chez moi.

 Je possède, parmi mes livres, une édition ancienne, devenue rare, de Apicius, »L’Art Culinaire ». Cette encyclopédie des Arts de la Table, et de la Gastronomie à l’époque romaine nous révèle que, depuis cette antiquité à laquelle nous devons tant de choses , certaines recettes n’ont pas changé, et que nous, Méditerranéens, nous sommes les héritiers souvent inconscients d’une riche culture.

Dans l’Eté à Alger, Albert Camus, enfant du petit peuple de Belcourt, ce quartier pauvre d’Alger dont je suis issu, décrit ce qui, selon lui, constitue la base de la morale commune à tous ceux qui vivent sur les rivages de la mer bleue: « On a sa morale, et bien particulière. On ne « manque » pas à sa mère. On fait respecter sa femme dans la rue. On a des égards pour la femme enceinte. On ne tombe pas à deux sur un adversaire, parce que ça fait « vilain ». Pour qui n’observe pas ces commandements élémentaires, « il n’est pas un homme », et l’affaire est réglée ».

L’Homme méditerranéen a un sens inné de « l’honneur », qui peut se manifester, parfois par le caractère excessif de ses actes vengeurs. Il a le sens du respect des « vieux », des « anciens » comme ils disent, et celui de la fidélité à l’amitié, à la famille qui peut devenir, ici ou là, le clan, avec ses dérives…

Ces « valeurs » se sont répandues, tout autour de cette mer de légende, à la faveur des grands courants de migrations si bien décrits par Fernand Braudel dans l’ouvrage qu’il a consacré à « La Méditerranée ».

Les conquêtes et les envahissements successifs ont favorisé un brassage des cultures, des moeurs, et même des races ( pardon pour cette grossièreté !!!). Relire l’Histoire des peuples de la Méditerranée, c’est apprendre à relativiser les discours à la mode, sur la « colonisation ».

Qui n’a pas colonisé qui, autour de cette mer ??? Les Grecs, les Perses, les Romains, les Turcs, les Arabes,…et j’en passe, ont tous un passé de « colonisateurs »qu’ils s’efforcent de faire oublier en vitupérant contre celui qui les a supplantés là où ils s’étaient installés, en terre conquise….

De Tanger à Istamboul, la Méditerranée charrie les mêmes odeurs: celle des algues qui séchent sur la grêve, celle que l’on respire lorsque l’iode parfume les souffle des embruns, celles des filets qui sèchent dans les ports et qui diffusent une odeur de poissonnerie, celle des fritures, des kebabs, des brochettes, des merguez, celle du cumin, de l’ail, de l’huile d’olive, du thym et de la menthe, celle des absinthes sauvages, celle du jasmin en fleurs, qui mélée à celle du « galan de noche » et des fleurs d’orangers vous « prend la tête », le soir à l’heure du parfum discret des eucalyptus…. 

Tout cela m’est familier.

La seule chose à laquelle j’ai toujours un peu de mal à m’habituer, c’est que, lorsque, aujourd’hui, je regarde la mer, – ma mer -, je regarde le Sud, alors qu’autrefois et pendant trente ans j’ai regardé le Nord….Interrogez une boussole: vous constaterez qu’il n’est pas possible de lui demander d’inverser le Nord et le Sud.

De quel que côté où vous la retournez, le Nord reste le Nord. Et le Sud reste au Sud. 

C’est pourquoi je ne me fie qu’au Soleil qui brille dans les yeux des Méditerranéens, mes frères. 

Je suis victime d’un héliotropisme marin. 

Car le Soleil et la Méditerranée, indissociables, sont frère et soeur.  

17 réflexions au sujet de « Tropismes…. »

  1. Jean Pierre

    Pour le récit rien à redire mais pour ce qui est de la comparaison avec la Méditérannée j’émets un avis différent. Je suis né au bord de la Méditérannée comme vous, objectivement elle n’est pas comparable à l’Atlantique, principalement en Bretagne. Chaque fois que j’ai l’occasion de me promener au bord de la Méditérannée je ne retrouve pas les parfuns de l’océan. Je n’évoque pas les marées puisqu’elles sont insignifiantes en Méditérannée. Il y’a comme vous dites les couleurs mais ce qui manque c’est le coté sauvage de la mer.

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  2. Lisette

    Merci Bernard pour cette superbe description de nos promenades journalières au cours desquelles
    nous profitons de ce grand bonheur d’habiter au bord de la grande bleue !!!!!!

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  3. Marie-Hélène

    Quel beau texte ! Merci Bernard, j’y ai retrouvé le même plaisir que lorsque nous en parlions, de notre Mediterrannée, voici 1/4 de siècle…
    J’en reste encore nostalgique !
    Toute mon affection.
    Marie-Hélène

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  4. leilouchkaia

    Merci pour ce très beau texte et merci aussi pour le poème de Baudelaire dont je n’arrivais plus à me souvenir que de la première ligne, tant la mémoire « flanche » comme dit la chanson!!!!

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  5. leilouchkaia

    Elle a brûlé ou plutôt la folie des hommes l’a brûlée à plusieurs reprises mais elle est tenace et elle a repoussé de ses cendres à la grande joie des sangliers notamment!!!

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  6. berdepas Auteur de l’article

    Je m’en souviens comme si c’était hier. A l’époque, il y a donc près de soixante ans, nous allions flirter en voiture… Mais il paraît que la forêt a brûlé ????

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  7. llopis andré

    je vous remercie pour votre récit,qui est d’une poésie et d’une délicatesse fine et détaillée,j’habite au bord de cette méditerranée tant aimé et dans votre éxil forcé vous avez retrouvé cette amie qui vous a bercé tout au long de votre vie,l’amertune est moins amère,encore une fois,merci.

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  8. berdepas Auteur de l’article

    Mais 200m c’est tout près !!! C’est à peine la distance que je parcours pour y temper mes pieds. Nous sommes donc tous deux ce que j’appele « des Méditerranéens » pur souche !!!

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