Voltairien, je suis toujours !!!


Retour à Voltaire….

Calpe le 18 Mars 2009

Au cours d’une conversation sympathique, autour d’une excellente bière (belge) bien fraîche, un ami, qui de temps à autres, fréquente les pages de mon blog, se demandait l’autre soir ce qui me poussait à être aussi ironiquement provocateur, avec un soupçon de parti pris vachard et provocateur dans mes propos concernant « la Gauche ». Je m’en suis tiré par une boutade, qui m’a épargné d’avoir à en dire plus long sur moi même….
Mais, de retour chez moi, cette conversation a continué à m’occuper l’esprit, m’empêchant de m’endormir de mon sommeil de plomb, comme chaque soir.
Quelques scènes de mes jeunes années me sont revenues à la mémoire.
Lycée Bugeaud, à Alger, en 1948. Classe de seconde C. Le “prof de lettres”, un dénommé Poupon,- ce qui, déjà, m’incitait à la moquerie facile – était un communiste déclaré ( à l’époque ils ne rasaient pas les murs ), qui avait ses “chouchous” , dans une classe d’élèves issus en majorité du quartier populaire de Bab-el-Oued, qui lui rendaient l’estime dans laquelle il les tenait, en acceptant, après les classes, d’aller vendre dans les rues quelques exemplaires du journal communiste “Alger Républicain”. Ce à quoi, bien entendu, je m’étais toujours refusé , et ce qui ne plaidait pas en ma faveur.
Dans le programme de littérature , Rousseau, Voltaire et les “écrivains des Lumières” occupaient une place importante.
Une discussion avait eu lieu dans la classe, “modérée” par notre professeur, sur l’influence exercée par J-J. Rousseau sur les “idéaux” de la Révolution française, discussion au cours de laquelle je m’étais signalé, aux yeux du prof mais aussi de certains de mes camarades par des propos ironiques ( déjà) sur ce que je considérais comme des niaiseries dans une “oeuvre majeure” de cet écrivain, ” La Nouvelle Héloïse”. En rajoutant une couche – c’était déjà dans mes travers – je m’étais laissé aller à quelques considérations imprudentes sur “le Contrat Social”, reprenant certaines opinions que j’avais rencontrées dans mes lectures, qui faisaient de ce “Contrat Sociall’inspirateur des guillotineurs de la Révolution.Bref, à cet âge là,( j’avais quinze ans !!!) je manquais à l’évidence, de diplomatie et pardessus tout d’opportunisme .
Quelques semaines plus tard, ce professeur – qui était au demeurant, un excellent professeur – nous invite à traiter, dans une dissertation, un sujet classique en classe de lettres, dont je ne me rappelle plus les termes exacts, mais qui consistait à opposer, sur le plan littéraire et dans le domaine de leur influence respective sur les idées de leur époque, notre Jean-Jacques Rousseau et Voltaire.
Je n’ai jamais pu prendre au sérieux les “Rêveries d’un Promeneur Solitaire”. Rousseau, c’était déjà pour moi, quelqu’un qui, cherchant à échapper au monde réel, inventait un monde de rêve, qui pouvait devenir dangereux, car évoqué sur un ton péremptoire, “suggérant une passion glaciale, celle des prophètes des lendemains qui chantentqui annonce déjà le ton des fêtes révolutionnaires et le culte de l’Être Suprême, qui sera la nation ou le genre humain” ( Paul Guth ).

Je ne pouvais viscéralement pas accepter l’idée que “Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout“.( Emile ou l’Education, Livre I ). Ou encore : “ Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes”.(Ibid.).

Par contre, j’étais fasciné par le personnage de Voltaire. Ce petit bonhomme, qui encore jeune avait déjà un visage de vieux, fils de petit bourgeois qui terminera sa vie comme milliardaire grâce à son sens des affaires, au caractère retors, intrigant que les Cours royales européennes de l’époque se disputaient, qui fut embastillé pour ses idées subversives, m’intriguait depuis que j’avais lu qu’il ponctuait toutes ses correspondances de la formule “écrasons l’infâme”, c’est à dire l’intolérance en général et la religion catholique en particulier, mais qu’il épargnait de l’écrasement, les Jésuites, ses maîtres, à qui il devait d’avoir appris le latin.
Certes, je n’ignorais pas le cynisme du personnage, de même que son esprit caustique. Son Zadig, au parfum de souffre, m’arrachait des fous rires, et la lecture de son Mahomet , qui aujourd’hui serait voué à la censure du “politiquement correct”, m’ouvrait les yeux sur ce que je pouvais vérifier autour de moi, car j’ai grandi entouré de copains algériens plus ou moins pratiquants de l’Islam…
Voltaire c’était déjà pour moi, une sorte de propagandiste de la raison, de la tolérance, de l’antifanatisme religieux ou idéologique.
Sur la fin de sa vie, Voltaire ( seul grand écrivain français à avoir donné son nom à un fauteuil !!! ) est assez riche et assez puissant pour mettre sa notoriété au service de ceux qu’il considère comme des opprimés. Il se lance dans des campagnes en faveur de ceux qui comme le protestant Calas qui sera exécuté sans preuve pour avoir , selon ses juges assassiné son fils, ou comme Sirven, autre protestant accusé d’avoir tué sa fille qui, en fait , s’est suicidée, ou le Chevalier de La Barre roué pour avoir chanté des chansons impies et d’autres encore….
Tout cela, et bien d’autres arguments, oubliés depuis, se retrouveront dans ma dissertation.
La semaine suivante, le professeur “rend les copies”. Habituellement, il demande à l’un des “bons” élèves situés au premier rang de les distribuer , mais ce jour là, il procède lui même à cette distribution, émettant un commentaire pour chaque destinataire, parfois élogieux et le plus souvent critique, soit sur la forme ( les fautes d’ortographe le rendaient hystérique ), soit sur le fond.
Je suis le dernier à recevoir ma copie, et j’ai alors droit, avant de l’avoir entre les mains, à un traitement de faveur: Poupon se lance dans une séance de décortication de ma dissertation, accompagnée de la lecture de certains passages agrémentés de commentaires ironiques , dont certains provoquent ( c’était son but ) l’hilarité générale de la classe. Ma note, un 5 , “par protection”, est la plus basse de toutes.
 Je suis alors invité, cette lecture achevée, à “passer au tableau”, et à me soumettre au crible des questions émanant d’une partie de mes condisciples, manifestement choisis parmi ceux qui s’étaient montrés inconditionellement “Rousseauistes”.
Les questions, habilement “orientées” par le professeur, s’écartent peu à peu des aspects littéraires du sujet pour dériver vers les considérations philosophico-politiques.
 J’avais donc pris, sans aucune arrière pensée “politique”, et par simple penchant pour la dérision, la défense “d’un bourgeois cynique qui a bâti sa fortune en courtisant les Grands de l’époque”, d’un affairiste sans scrupule, un privilégié qui entre à dix ans au Collège Louis-le-Grand, antichambre du Panthéon des lettres, un “prétendu historien” qui fait l’éloge de Louis XIV et du despotisme éclairé, etc…..Tout ceci, au détriment d’un de nos plus grands philosophes,une grande âme, l’un des inspirateurs des idées les plus généreuses de la Révolution, celui qui inspirera des générations de penseurs et d’éducateurs grâce à l’Emile, son oeuvre majeure qui préfigure jusqu’à aujourd’hui, les théories de générations de “pédagogues”. Celui qui dans le Contrat Social jette les bases d’une Société nouvelle dans laquelle “…..chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout….” 
Je défends, seul contre presque tous, l’idée que cette conception de la Société asservit l’Homme. Une fois qu’il s’est fondu dans le tout, il n’existe plus en tant que personne. Le tout, c’est à dire le Parti ou l’Etat, peut tout sur l’individu, qui lui a délégué ses pouvoirs. Toute désobéissance au Parti ou à la loi, est punie de mort civile quand ça n’est pas de mort tout court. La voie est ouverte aux Saint-Just, aux Robespierre, et à tous les idéologues révolutionnaires qui leur ont succédé dans d’utopiques et sanglantes entreprises . A cette époque je n’aurais pas pu invoquer Staline, car nos communistes, même en Algérie le considéraient encore comme un demi-Dieu!!!!
Je suis dans la situation de celui qui doit se défendre, se justifier devant une sorte de “tribunal populaire”. Les questions fusent, agressives, provocantes, ignorant mes réponses, comme si la chose était jugée d’avance….
La discussion, accusatoire, se poursuivra dans la cour de récréation, sous le regard ironique de Poupon.
J’avais quinze ans, je le répète, et cela m’a marqué à vie.
Je venais de faire connaissance avec le sectarisme, l’intolérance, la même que celle dénoncée par Voltaire, moi qui avais faite mienne la  phrase célèbre qu’on lui attribue :“je ne partage pas vos idées, mais je serais prêt à donner ma vie pour que vous puissiez les défendre” !!!!

(En somme, j’ai fait l’expérience,- à une échelle bien modeste, je le reconnais- de ce qu’étaient “les procès staliniens” de la même époque. On comprendra mieux, après cela, ma férocité gouailleuse à l’égard de toute manifestation d’intolérance et de sectarisme, de toute entreprise de “diabolisation”, ma suspicion à l’égard des idéologies de tout poil et des systèmes de pensée en “prêt à porter”).

Deux ans plus tard, en classe de Math-Elem, un professeur de Philo, du nom de Alavoine, projettera sur mon univers intellectuel, un rayon lumineux.
 A cette époque, je n’étais absolument pas vraiment ”politisé”, et j’ignorais vraiment ce qu’était la Droite tout autant que ce que représentait la Gauche. J’avais appris, avec scepticisme et quelques doutes, les “bienfaits” de la Révolution ( que je voyais comme une tache de sang sur mon manuel d’Histoire ), et je savais que des “réactionnaires” tapis dans l’ombre combattaient les idées de progrès….A cette époque on apprenait encore par coeur, les résumés en bas de page de nos livres d’Histoire…..
Au tournant d’un cours de Morale ( car à cette époque on étudiait encore “la Morale” en classe de Philo), Monsieur Alavoine prononce une phrase, que je transcris dans mes notes et qui restera gravée dans ma mémoire d’adolescent:
“Un Homme de Gauche, c’est quelqu’un qui croit que l’Homme naît bon, mais que c’est la Société qui le corrompt. D’où, pour l’Homme de Gauche, la nécessité de lutter sans cesse pour “changer la Société”. Faute de pouvoir s’adapter à la Société dans laquelle il vit, l’homme de Gauche persuadé de sa bonté ne rêve que de bouleverser l’ordre établi.
L’homme de Droite, au contraire, croit que l’homme est naturellement et fondamentalement mauvais ( sans doute parcequ’il est marqué par le” pêché originel ” ??? ) et qu’il est de sa responsabilité individuelle d’effectuer un travail sur lui même, et de s’élever, pour apporter sa contribution au progrès de la Société, et en faire respecter les Lois. Entre le Progrès et le désordre, l’homme de Droite choisit l’Ordre”.

Merci Monsieur Alavoine !!!!

A partir de là, j’eus presque tout compris. Je n’avais alors que dix sept ans. Ces deux définitions, constituent, plus de 60 ans après, ma “grille de lecture” de la vie politique, en France et partout ailleurs où ma vie professionnelle m’a conduit…..

Ma reconnaissance à l’égard de Mr Alavoine et celle envers Mr Poupon restent immenses et intactes.

Une réflexion au sujet de « Voltairien, je suis toujours !!! »

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